Page:Burnouf - Introduction à l’histoire du bouddhisme indien.djvu/58

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sûreté qu’on le peut faire du texte sanscrit primitif, et sans avoir besoin de recourir à ce texte même. Il me suffira, quant à présent, d’emprunter à ces versions, en général si fidèles, un petit nombre de passages où l’original sanscrit a, du moins à mes yeux, une supériorité manifeste sur l’interprétation tibétaine. J’ai si peu l’intention de décliner les difficultés de cette comparaison, que j’ai choisi le terme qui revient le plus souvent dans les textes, le terme le plus important de tous, celui que les Lotsavas ont dû comprendre le mieux, celui que nous devons avoir le plus de peine à expliquer, le terme de Nirvâṇa.

Le Nirvâṇa, c’est-à-dire, d’une manière très-générale, la délivrance ou le salut, est le but suprême que le fondateur du Buddhisme a proposé aux efforts de l’homme. Mais qu’est-ce que cette délivrance, et quelle est la nature de ce salut ? Si nous consultons l’étymologie, elle nous répondra que c’est l’anéantissement, l’extinction. Maintenant, comment entendre cet anéantissement, et sur quoi porte-t-il ? Est-ce sur les conditions relatives de l’existence, ou sur l’existence elle-même, sur la vie ? Le Nirvâṇa est-il pour l’homme cet état de repos dans lequel il se trouve lorsqu’il a par la méditation rompu les liens qui l’attachaient au monde extérieur, et qu’il rentre en possession de sa force propre considérée en elle-même, et indépendamment de tout ce qui l’entoure ? Ou bien est-ce l’état plus élevé où, faisant abstraction et du monde extérieur et du monde intérieur, il se détache des phénomènes de sa vie propre, comme il s’est détaché des phénomènes de sa vie relative, et ne sent plus en lui que l’existence universelle au sein de laquelle coexistent toutes les parties de l’univers ? En d’autres termes, l’homme, dans le Nirvâṇa, est-il à l’état de vie individuelle, gardant avec le sentiment de sa personnalité celui de son activité ? ou est-il à l’état d’être universel, de sorte qu’ayant perdu, avec le sentiment de sa personnalité, celui de son activité, il ne puisse plus être distingué de l’existence absolue, que cette existence soit Dieu ou la Nature ? Enfin, dans l’hypothèse où l’anéantissement porterait sur l’existence elle-même, le Nirvâṇa est-il l’extinction, la disparition non seulement de la vie individuelle, mais encore de la vie universelle : en deux mots, le Nirvâṇa est-il le néant ?

On voit que l’étymologie du mot de Nirvâṇa ne répond à aucune de ces questions, lesquelles ne sont autre chose que l’expression de systèmes théologiques très-divers. C’est à l’emploi qu’ont fait les Buddhistes de ce terme, c’est aux définitions qu’ils en ont données qu’il faut demander l’explication de ces grands problèmes. Or, comme les Buddhistes sont, depuis bien des siècles, divisés en sectes ou en écoles, l’explication du terme de Nirvâṇa varie suivant les divers points de vue des sectaires. Et sans entrer ici dans une discussion délicate qui trouvera sa place ailleurs, je puis déjà dire que le Nirvâṇa est pour