Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t1.djvu/46

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loo, il a partout — el c’est Sainte-Beuve Lui-mêirie qui esl réduit à le confesser — il a, en toute rencontre, des passages d’une grâce, d’une suavité magiques, où se reconnaissent la touche et ruccent de l’enchanteur ; il a de ces paroles qui semblent couler d’une lèvre d’or[1] !

A côté du poète, les Mémoires d’Outre-tombe nous montrent l’historien, cet historien que Saint-Simon n’a pas été. La vie de Napoléon Bonaparte par Chateaubriand [2] n’est qu’une esquisse, mais une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le cri de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à clef, ou lorsqu’il fait entendre, à l’occasion d’un pauvre pêcheur d’Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation indignée :

Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux qu’ils causent ; il faudrait être témoin de l’indifférence avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n’ont jamais mis le pied. Qu’importaient au succès de Bonaparte les jours d’un pauvre faiseur de filets des États romains ? Sans doute il n’a jamais su que ce chétif avait existé ; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu’au nom de sa victime plébéienne. Le monde n’aperçoit en Napoléon que des victoires ; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du

  1. Causeries du lundi, tome I, p. 408, 424.
  2. Tomes V et VI des Mémoires ; édition de 1849.