Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t1.djvu/47

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faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l’emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie ; le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre ; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel : Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d’Albano ; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs de l’île d’Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène [1].

Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des Mémoires, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en plus d’un endroit, — la remarque est de Sainte-Beuve, — un cliquetis d’érudition, de rap- prochements historiques, de souvenirs personnels et de plaisanteries affectées, dont l’effet est trop souvent étrange quand il n’est pas faux [2]. Mais, au demeurant, que sont ces taches dans une œuvre d’une si considérable étendue et où étincellent tant et de si rares beautés ? Il ne suffit pas qu’une œuvre soit belle : il faut encore, il faut surtout qu’elle soit morale.

A l’époque où les Mémoires d’ Outre-tombe paraissaient dans la Presse, Georges Sand — qui aurait peut-être sagement fait de se récuser sur ce point — écrivait à un ami : « C’est un ouvrage sans moralité. Je ne veux pas dire par là qu’il soit immoral, mais je n’y trouve pas cette bonne grosse moralité qu’on aime à lire même au bout d’une fable ou d’un conte de fées [3]. »

Précisément à l’heure où l’auteur de Lélia prononçait cet arrêt, une autre femme, Mme Swetchine, avec l’auto-

  1. Tome VIII, p. 203.
  2. Causeries du lundi, tome I, p. 420.
  3. Lettre de George Sand, citée par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome I, p. 421. — Si sévère qu’elle se montre ici pour Chateaubriand et ses Mémoires, George Sand ne peut s’empêcher de terminer sa lettre par ces lignes : « Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, je retrouve à chaque instant des beautés do forme grandes, simples, fraîches, d<> certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu’aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. »