Page:Claudel - Connaissance de l’est larousse 1920.djvu/14

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PAGODE


Je descends de ma voiture et un épouvantable mendiant marque le commencement de la route. D’un œil unique plein de sang et d’eau, d’une bouche dont la lèpre, la dépouillant de ses lèvres, a découvert jusqu’aux racines les dents jaunes comme des os et longues comme des incisives de lapin, il regarde ; et le reste de sa figure n’est plus rien. Des rangées de misérables, d’ailleurs, garnissent les deux côtés du chemin, qu’encombrent, à cette sortie de ville, les piétons, les portefaix et les brouettes à roue centrale chargées de femmes et de ballots. Le plus vieux et le plus gros est appelé le roi des mendiants ; devenu fou, de la mort de sa mère on dit qu’il en porte la tête avec lui sous ses vêtements. Les dernières, deux vieilles, ficelées dans des paquets de loques, la face noire de la poussière de la route où elles se prosternent par moments, chantent une de ces plaintes entrecoupées de longues aspirations et de hoquets, qui est le désespoir professionnel de ces abîmés.