Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/148

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contentes de se présenter sous un haut degré de concentration, se targuent d’une digestion à demi achevée déjà. Tel est apparemment l’amour que la Compagnie Limited porte à ses contemporains, amour pareil à celui des père et mère pingouins pour leurs rejetons affamés. Évidemment, il faut bien employer de façon convenable les capitaux d’un pays, et je n’ai rien à dire contre la Compagnie. Mais, étant moi-même animé de sentiments affectifs pour mes frères en humanité, je suis attristé par les excès de la réclame moderne. Malgré tout ce qu’elle peut attester d’énergie, d’ingéniosité, de trouvailles et d’impudence chez certains individus, elle trahit surtout, à mon sens, la triste prédominance de cette forme de dégradation mentale qui s’appelle crédulité.

J’ai dû, en maintes régions du monde civilisé ou non, avaler du B. 0. S. avec plus ou moins de profit pour moi-même, mais toujours sans grand plaisir. Dissous dans de l’eau chaude, et abondamment poivré pour en faire ressortir le goût, cet extrait n’est pas absolument déplaisant. Mais je n’ai jamais pu avaler sa réclame. Peut-être n’a-t-elle pas une audace suffisante. Autant que je m’en souvienne, les annonces ne promettent pas une jeunesse éternelle à ceux qui font usage du B. O. S., et n’ont pas encore attribué à leur estimable produit le pouvoir de ressusciter les morts. Pourquoi cette réserve austère, je me le demande. Je ne crois d’ailleurs pas que, même à ce prix, je me laisse séduire. De quelque forme de la dégradation humaine que je souffre (étant humain moi-même), ce n’est pas de la forme populaire. Je ne suis pas gobeur.

J’ai voulu affirmer nettement cette vérité, au début du récit qui va suivre. J’en ai, dans la mesure du possible, contrôlé les données. J’ai parcouru des collections de journaux français, et j’ai causé, lorsque le hasard de mes voyages m’amena à Cayenne, avec l’officier qui