Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/149

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commande la garde militaire de l’île Royale. Je crois l’histoire vraie, au fond. Ce n’est pas une de ces aventures qu’un homme puisse inventer sur son propre compte, car elle n’est ni grandiose ni glorieuse, ni assez drôle non plus pour flatter une vanité pervertie.

Elle a trait au mécanicien d’un petit vapeur, appartenant à la Compagnie B. 0. S. Ltd., dans son domaine du Marañon. Ce gigantesque parc à bestiaux est une île, une île grande comme une petite province, située dans l’estuaire d’un grand fleuve de l’Amérique du Sud. Elle est déserte et sans beauté, mais l’herbe qui pousse sur ses plaines basses paraît douée de qualités nutritives exceptionnelles et d’un parfum particulier. Elle retentit des beuglements de troupeaux innombrables, et ce bruit sourd et déchirant monte sous le vaste ciel comme une protestation formidable de prisonniers condamnés à mort. Sur la terre ferme, par delà vingt milles d’eau boueuse et décolorée, dort une ville que nous appellerons, si vous voulez, Horta.

Le trait le plus intéressant de cette île, qui fait l’effet d’une sorte de « pénitencier pour animaux », c’est qu’elle abrite exclusivement un papillon parfaitement rare et somptueux. L’espèce en est même plus rare que belle, ce qui n’est pas peu dire. J’ai déjà fait allusion à mes voyages. Je voyageais à cette époque, mais strictement pour moi, et avec une modération inconnue à ce temps d’excursions autour du monde. Je voyageais même avec un but. En fait je suis : — ha ! ha ! un terrible tueur de papillons, ha ! ha ! ha !

C’est en ces termes et sur ce ton que M. Harry Gee, régisseur du domaine, parlait de mes travaux. Il semblait tenir mes recherches pour la plus parfaite absurdité du monde, alors qu’à ses yeux la Compagnie B. O. S. Limited représentait au contraire la suprême pensée du xixe siècle. Je crois qu’il couchait en bottes et en éperons. Il passait ses journées en selle, et volait par la