Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/154

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l’inquiéta. L’aurait-on trompé ? N’y avait-il pas de ferme où l’on pût arriver ?

Je riais de plus en plus fort. Il était à pied, et le premier troupeau qu’il aurait rencontré l’aurait réduit en charpie à coups de sabots. Un homme surpris à pied dans les pâturages n’a pas l’ombre d’une chance de se tirer d’affaire.

— « Vous devez certainement la vie à notre rencontre », lui dis-je, et il répondit que c’était bien possible, bien qu’il eût plutôt cru d’abord que je voulais l’écraser sous les sabots de mon cheval. Je lui affirmai que rien n’aurait été plus facile, si j’en avais eu envie. Sur quoi, il y eut un trou dans l’entretien. Je ne pouvais imaginer ce que j’allais faire du forçat, à moins de le pousser à l’eau. Je m’avisai de lui demander ce qui l’avait fait déporter. Il pencha la tête — « Voyons », insistai-je : « cambriolage, assassinat, viol ou quoi ? » Je voulais savoir ce qu’il allait trouver à raconter, tout en attendant un mensonge. Mais il se contenta de dire :

— « Imaginez ce, qu’il vous plaira. Je ne nie rien. Ça ne sert à rien de nier. » Je le regardai fixement et une idée me vint.

— « II y a des anarchistes là-bas », dis-je. « Peut-être que vous en êtes un ? »

— « Je ne nie rien du tout, Monsieur », répéta-t-il.

Cette réponse me fit douter qu’il fût réellement anarchiste. Je crois que ces sacrés toqués-là sont plutôt fiers d’eux-mêmes. S’il avait été anarchiste, il l’aurait certainement proclamé tout de suite.

— « Qu’est-ce que vous étiez avant d’être forçat ? »

— « Ouvrier », répondit-il « et bon ouvrier, encore ! »

— Je me dis qu’il devait bien être anarchiste, en somme. C’est la classe d’où ils sortent presque tous, n’est-ce pas ? J’ai horreur de ces lâches brutes-là, de ces lanceurs de bombes. J’étais presque décidé à tourner bride et à laisser le bonhomme se noyer ou crever de