Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/158

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l’atelier où il travaillait, lui offrirent à dîner. Il fut profondément touché de cette attention. — J’étais un homme sérieux, m’expliqua-t-il, mais j’aimais autant la société qu’un autre.

La fête projetée eut lieu dans un petit café du boule­vard de la Chapelle. On but du vin cacheté, du vin excellent. Tout était excellent, et le monde, — selon son expression, — semblait un bon endroit pour vivre. Il avait un bel avenir, un peu d’argent de côté, et l’affection de deux excellents amis. Il offrit de payer toutes les consommations, après le dîner, ce qui était seulement convenable de sa part.

Ils burent du vin, puis des liqueurs, du cognac, de la bière, des liqueurs encore, et encore du cognac. Deux étrangers assis à la table voisine le regardaient avec tant de cordialité qu’il les invita à se joindre à leur groupe.

De sa vie, il n’avait tant bu. Il se trouvait rempli d’un enthousiasme sans borne et si délicieux que, dès qu’il le sentait mollir, il se dépêchait de commander de nouvelles consommations.

— Il me semblait, disait-il de son ton paisible, en regardant à ses pieds dans le triste local plein d’ombre, il me semblait que j’allais décrocher un grand, un prodigieux bonheur. Il suffirait d’un dernier verre pour y atteindre. Les autres lui tenaient bravement tête, verre pour verre.

Puis il se passa quelque chose d’extraordinaire. Sur un mot des étrangers, son exaltation tomba. Des idées noires se pressaient dans sa tête. Le monde, en dehors du café, lui faisait l’effet d’un lieu sinistre et méchant, où une multitude de pauvres diables devaient travailler en esclaves, pour permettre à quelques individus de se pavaner dans des équipages, et de mener dans des palais une vie d’orgies. Il eut honte de son bonheur. La grande pitié de l’humanité douloureuse lui torturait le cœur.