Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/162

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estourbir en douce dans la pièce ; seulement, en marchant à côté du compagnon, je me demandais si je ne ferais pas mieux de me jeter tout à coup dans la Seine. Mais le temps de retourner cette idée dans ma tête, nous avions passé le pont, et l’occasion ne se retrouva plus.

Dans la lueur du bout de chandelle, avec ses traits osseux, sa petite moustache hérissée et son visage ovale, il évoquait tour à tour une jeunesse fine et joyeuse, et la vieillesse d’un être décrépit, douloureux, aux bras serrés sur la poitrine.

Comme il restait silencieux, je sentis la nécessité d’insister.

— Eh bien ? Comment cela a-t-il fini ?

— Par la déportation à Cayenne ! répondit-il.

Il semblait croire qu’on avait dénoncé le complot. Pendant qu’il montait la garde dans la rue, sac en main, la police lui tomba dessus. Ces imbéciles le flanquèrent par terre sans faire attention à ce qu’il tenait dans la main. Il se demanda comment la bombe avait pu ne pas exploser. En tout cas, elle n’explosa pas.

— J’ai essayé de raconter mon histoire aux assises ; y a des idiots qui riaient dans l’auditoire.

J’exprimai l’espoir que d’autres de ses compagnons avaient été pris du même coup. Il eut un léger frisson avant de répondre que deux d’entre eux avaient été arrêtés, aussi, en effet : Simon, dit Biscuit, l’ajusteur qui lui avait parlé dans la rue, et un nommé Mafide, un des étrangers sympathiques qui avaient applaudi à ses sentiments et apaisé ses chagrins humanitaires, au café quand il était saoul.

— Oui, poursuivit-il avec un effort, j’ai eu l’avantage de leur compagnie, là-bas, sur l’Ile de Saint-Joseph, où nous étions relégués avec quatre-vingts ou quatre-vingt-dix autres forçats ; nous étions tous classés comme dangereux.

L’Ile de Saint-Joseph est la plus pittoresque des Iles