Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/164

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Rassemblés en plein air, les forçats discutaient la suite de leur entreprise, et délibéraient à voix basse.

— Vous avez joué un rôle dans la rébellion ? demandai-je.

— Non. Je savais, naturellement, ce qui allait se passer. Mais pourquoi aurais-je tué ces gardiens ? Je n’avais rien contre eux. Seulement, j’avais peur des autres. Quoi qu’il advînt, je ne pouvais pas leur échapper. Je me tenais à l’écart, assis sur une souche, la tête dans les mains, écœuré à la pensée d’une liberté qui ne pouvait être qu’une dérision pour moi. Tout à coup, je tressaillis en voyant une ombre sur le sentier tout proche. C’était un homme parfaitement immobile ; il s’éloigna bientôt, et sa silhouette s’effaça dans la nuit. Ce devait être le gardien-chef, venu voir ce que faisaient ses deux hommes. Personne ne l’aperçut. Les forçats continuaient à se quereller sur leurs projets respectifs. Les meneurs ne pouvaient pas se faire obéir. Le murmure féroce de cette masse sombre était terrifiant.

Ils finirent par se diviser en deux groupes, et se mirent en route. Quand ils passèrent devant moi, je me levai, le corps tout endolori. Le sentier qui menait à la maison des gardiens était sombre et silencieux, et de chaque côté, les fourrés frémissaient doucement. Tout à coup, j’aperçus devant moi un mince filet de lumière. Le gardien-chef, suivi par ses trois hommes, s’avançait prudemment. Mais il n’avait pas bien fermé sa lanterne sourde. Les forçats virent comme moi la petite lueur. Il y eut une terrible explosion de cris sauvages, une confusion sur le sentier, le bruit de branches brisées, puis, avec des cris d’oiseaux de proie et des clameurs de bêtes traquées, la chasse à l’homme, la chasse au gardien, passa devant moi, pour s’éloigner vers le cœur de l’île. J’étais seul, et je vous assure, Monsieur, que j’étais indifférent à tout. Je restai un instant immobile, puis je me mis à suivre machinalement