Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/170

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


Simon ? Autant recevoir un pruneau tout de suite que de crever de soif, de faim et de fatigue.

Il n’en continuait pas moins à souquer, et Simon tirait aussi. Cela me faisait sourire. Ah ! ils aimaient la vie, ces deux-là, dans leur monde pourri, comme je l’aimais moi-même avant qu’ils ne me l’eussent gâtée avec leurs phrases. Je les laissai ramer jusqu’à la limite de leurs forces, et c’est alors seulement que je leur montrai les voiles d’un navire à l’horizon.

Ah ! j’aurais voulu que vous les vissiez revivre et s’appliquer à leur tâche ! Car je les faisais ramer encore pour couper la route du navire. Ils étaient tout changés. L’espèce de pitié que j’avais ressentie pour eux se dissipa. Ils redevenaient eux-mêmes de minute en minute. Ils me lançaient les regards dont je me souvenais trop bien. Ils étaient heureux. Ils souriaient.

— « Eh bien ! » fit Simon, « l’énergie de ce gars-là nous a sauvé la vie. S’il ne nous y avait pas forcés, nous n’aurions jamais ramé assez loin pour couper la route des navires. Camarade, je te pardonne. Je t’admire. »

Et Mafile grogna de son banc : — « On te doit une belle dette de reconnaissance, camarade. Tu es taillé pour faire un chef. »

Camarade, Monsieur ! Ah ! le beau mot ! et ces gens-là, et d’autres comme eux en avaient fait un mot maudit. Je les regardai. Je me rappelai leurs mensonges, leurs promesses, leurs menaces, et tous mes jours de misère. Pourquoi ne pouvaient-ils pas me laisser tranquille à ma sortie de prison ? Je les regardais en me disant que je ne serais jamais libre tant qu’ils vivraient. Jamais. Ni moi ni d’autres, des hommes au cœur chaud et à la tête faible, comme moi. Car je sais bien que je n’ai pas la tête bien forte, Monsieur. Une rage furieuse me secoua, la rage de l’extrême ivresse, — mais pas une rage contre l’injustice de la société, ah non !

— « Je veux être libre ! » criai-je furieusement.