Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/173

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Mon enquête personnelle me permet d’affirmer que tous les détails apportés par lui sur la révolte des forçats sont exacts.

En repassant par Horta, au retour de Cayenne, je revis l’anarchiste, et le trouvai assez mal en point. Il était plus usé, plus frêle que jamais. Sous les souillures du métier, son visage avait encore blêmi. Évidemment, la viande de la Compagnie, sous sa forme non concentrée, ne lui convenait pas du tout.

C’est sur le ponton de Horta que nous nous rencontrâmes, et je tâchai de le convaincre de laisser la vedette en plan, et de me suivre sans tarder en Europe. Je me serais fort réjoui à la pensée du dégoût et de la surprise de l’excellent régisseur, devant la fuite du pauvre diable. Mais il m’opposa un refus d’une invincible obstination.

— Voyons ! Vous n’allez pas vivre éternellement ici, m’écriai-je.

Il hocha la ‘tête.

— J’y mourrai, fit-il ; puis il ajouta d’un ton sombre : Loin d’eux.

Quelquefois, je le revois, les yeux grands ouverts, allongé sur sa selle, dans l’appentis bas, plein d’outils et de ferraille, — cet esclave anarchiste du Marañon, attendant avec résignation le sommeil « qui le fuit », comme il disait avec son accent inexprimable.