Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/95

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— Il ne l’habitait pas, bien entendu, continua M. X… Mais de dix heures à quatre, le brave homme en était tout près, dans son confortable bureau de ce bâtiment public dont je vous parlais tout à l’heure. Pour être parfaitement juste, je dois vous expliquer que la maison d’Hermione Street ne lui appartenait pas en propre. C’était la propriété de ses grands enfants, une fille et un fils. La fille, belle personne, n’avait rien d’une joliesse vulgaire. À plus de charme personnel que n’en comporte la seule jeunesse, elle ajoutait la séduction de l’enthousiasme, de l’indépendance, d’une pensée courageuse. Je suppose qu’elle se parait de ces dehors comme de ses robes pittoresques, pour affirmer à tout prix son individualité. Vous savez qu’il n’est rien, ou presque, que les femmes ne soient prêtes à faire pour un tel objet. Celle-là allait loin. Elle avait appris tous les gestes appropriés aux convictions révolutionnaires : les gestes de pitié, de colère, d’indignation contre les vices anti-humanitaires de la classe sociale à laquelle elle appartenait. Tout cela cadrait aussi bien avec sa personnalité frappante que ses costumes légèrement originaux. Très légèrement : juste assez pour élever une protestation contre le philistinisme des oppresseurs gorgés. Juste assez, mais pas plus. Il n’eût pas été de bon goût de trop insister dans ce sens, vous comprenez. Mais elle était majeure et rien ne l’empêchait d’offrir sa maison aux travailleurs révolutionnaires.

— Non ! m’écriai-je.

— Je vous affirme, déclara-t-il, qu’elle fit ce geste très pratique. Comment les compagnons auraient-ils eu la maison, autrement ? La cause n’est pas riche. Et au surplus, on eût rencontré des difficultés avec un gérant ordinaire, qui aurait exigé toutes sortes de références. Le groupe qu’elle avait rencontré dans son exploration des bas quartiers de la ville (vous connaissez ce geste de charité et de soins personnels si fort en honneur il y a