Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/99

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finîmes par conclure qu’il devait y avoir des éléments indignes parmi les affiliés de Londres. Et je vins ici pour voir ce que l’on pouvait faire sans tapage.

Pour ma première démarche, j’allai rendre à son domicile privé visite à notre jeune dame anarchiste. Elle me reçut de façon flatteuse. Je compris qu’elle ne savait rien des expériences chimiques et autres opérations poursuivies à l’étage supérieur de la maison d’Hermione Street. La seule « activité » dont elle parût se douter était l’impression de littérature anarchiste. Elle montrait, de façon frappante, les marques habituelles d’un enthousiasme sévère, et avait déjà écrit plus d’un article sentimental, à féroces conclusions. Je voyais qu’elle s’amusait prodigieusement, avec tous les gestes et les grimaces d’une conviction parfaite. Tout cela convenait à ses grands yeux, à son front large, au port altier de sa tête fine, couronnée d’une luxuriante toison brune disposée de façon particulière et seyante. Son frère était près d’elle ; c’était un grave jouvenceau aux sourcils arqués, qui portait une cravate rouge, et qui me parut ignorant de tout ce qui existait au monde, y compris sa propre personne. Bientôt entra un grand jeune homme rasé, avec une mâchoire bleuâtre et forte, et quelque chose dans la mine d’un acteur taciturne ou d’un prêtre fanatique : le type à épais sourcils noirs, vous savez. D’ailleurs, il était fort présentable. Il serra vigoureusement nos mains à la ronde. La jeune fille vint à moi et murmura avec un accent de douceur : « Le camarade Sevrin. »

Je ne l’avais pas encore vu. Il ne trouva pas grand’-chose à nous dire, mais s’assit à côté de la jeune fille, et ils se plongèrent aussitôt dans une conversation animée. Elle se penchait en avant dans son fauteuil profond, et prenait dans sa belle main blanche son menton aimablement arrondi. Il regardait attentivement dans ses yeux. C’était une attitude d’amour, d’amour grave