Page:Corneille, Pierre - Œuvres, Marty-Laveaux, 1862, tome 4.djvu/452

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Craignez-en avec moi l’événement funeste,
Ou plutôt avec moi faites un digne effort
Pour armer votre cœur contre un si triste sort :
Malgré l’éclat du trône et l’amour d’une femme,
Faisons si bien régner l’amitié sur notre âme
Qu’étouffant dans leur perte un regret suborneur[1],
Dans le bonheur d’un frère on trouve son bonheur.
Ainsi ce qui jadis perdit Thèbes et Troie
Dans nos cœurs mieux unis ne versera que joie ;
Ainsi notre amitié, triomphante à son tour,
Vaincra la jalousie en cédant à l’amour,
Et de notre destin bravant l’ordre barbare,
Trouvera des douceurs aux maux qu’il nous prépare.

Antiochus

Le pourrez-vous, mon frère ?

Séleucus

Ah ! Que vous me pressez !
Je le voudrois du moins, mon frère, et c’est assez,
Et ma raison sur moi gardera tant d’empire,
Que je désavouerai mon cœur s’il en soupire.

Antiochus

J’embrasse comme vous ces nobles sentiments[2],
Mais allons leur donner le secours des serments,
Afin qu’étant témoins de l’amitié jurée
Les dieux contre un tel coup assurent sa durée.

Séleucus

Allons, allons l’étreindre au pied de leurs autels
Par des liens sacrés et des nœuds immortels.

  1. C’est-à-dire un regret séducteur, mauvais conseiller. Comparez le vers 835 du Cid, tome III, p. 152.
  2. Var. J’embrasse avecque vous ces nobles sentiments. (1647-56)