Page:Dickens - L'Ami commun, traduction Loreau, 1885, volume 2.djvu/9

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


fatigant ; mais peu importe. Je suis donc venue pour vous parler de Salop.

— À quel propos, Betty ?

— Voilà ce que c’est, monsieur : il croit qu’il peut répondre à l’obligeance de votre bonne dame, et travailler en même temps pour moi. J’ai beau lui dire que non ; il n’y a pas moyen de lui ôter cela de la tête ; aucun raisonnement n’y fait. Il est clair qu’il ne pourrait pas ; c’est impossible. Pour qu’on le mette en mesure de bien gagner sa vie, il faut qu’il me laisse, il n’y a pas à dire ; et il ne veut pas en entendre parler.

— Je l’en estime, dit le secrétaire.

— Vraiment, monsieur ? Moi je ne sais pas ; je ne connais rien aux actions des autres, et ne peux juger que des miennes. Comme il ne me semble pas juste de lui laisser faire à sa tête ; je me suis dit, puisqu’il ne veut pas me quitter, c’est moi qui le planterai là.

— Comment ferez-vous, Betty ?

— Je me sauverai de la maison.

— Vous vous sauverez ! dit Rokesmith en regardant cette vieille figure, dont les yeux brillants exprimaient une énergie indomptable.

— Oui, monsieur, répliqua Betty. Elle appuya cette réponse d’un signe, qui, pas plus que son visage, ne laissait de doute sur la fermeté de sa résolution.

— Allons, allons, reprit le secrétaire ; nous reparlerons de cela ; il faut y réfléchir, et voir les choses sous leur véritable jour.

— C’est bientôt vu, mon chéri — excusez cette familiarité ; je suis d’un âge à être votre arrière-grand’mère. C’est bientôt vu : le travail que je fais est rude, et ne rapporte pas grand’chose. Si je n’avais pas eu Salop, je n’aurais jamais pu continuer ; et c’est tout juste, s’il nous donne assez de pain. À présent que je suis seule, n’ayant même plus Johnny, il sera meilleur pour moi d’aller et de venir que de rester au coin du feu ; je vais vous dire pourquoi : il y a des moments où il me vient comme un engourdissement, qui me prend des pieds à la tête, et que le repos favorise ; ça ne me va pas. Il me semble tantôt que j’ai mon Johnny dans les bras, tantôt sa mère, ou la mère de sa mère. Tantôt je crois, moi-même, être revenue à mon enfance, et je me retrouve dans les bras de ma pauvre mère. Alors je deviens tout engourdie ; je n’ai plus ni sentiment, ni pensée, jusqu’à ce que je me lève de ma chaise, par la peur de ressembler au pauvre monde qu’ils enferment dans les work-houses. (On peut le voir quand il leur est permis de sortir de leurs quatre murs pour se chauffer au soleil, et qu’ils se traînent dans la rue d’un

Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils