Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/101

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Elle parut embarrassée, mais elle répondit : « Comme il vous plaira. » Il feignit d’avoir égaré sa canne, afin de laisser à la petite Dorrit le temps d’arranger le lit de répondre à quelques coups impatients frappés par Fanny contre le mur de l’autre chambre, et de dire quelques bonnes paroles à son vieil oncle. Puis il retrouva sa canne et ils descendirent, elle d’abord, lui après, l’oncle se tenant sur le palier, où il les oublia sans doute avant qu’ils fussent seulement au bas de l’escalier.

Les élèves de M. Cripples, qui arrivaient en ce moment, suspendirent leur récréation matinale (elle consistait à se battre à coups de gibecières et à coups de dictionnaires), pour dévorer des yeux l’étranger qui avait honoré d’une visite Dick le Saligaud. Ils supportèrent en silence ce spectacle inouï, jusqu’au moment où le mystérieux visiteur fut assez éloigné pour diminuer les dangers d’une déclaration de guerre ; mais alors ils lancèrent une grêle de cailloux et de cris, se livrèrent à des danses insultantes ; en un mot, ils enterrèrent le calumet de la paix avec une foule de cérémonies si sauvages que, si M. Cripples eût été le chef enluminé d’une tribu de Cripple-wagboys, ils n’auraient pas pu faire mieux honneur à leur éducation.

Au milieu de cet hommage, M. Arthur Clennam offrit son bras à la petite Dorrit, et la petite Dorrit l’accepta.

« Voulez-vous que nous prenions le pont suspendu ? nous y serons à l’abri du tapage de la rue, » demanda le cavalier.

La petite Dorrit répondit encore : « Comme il vous plaira, » et bientôt elle se rassura assez pour exprimer l’espérance que M. Clennam n’en voulait pas aux élèves de l’institution Cripples, attendu qu’elle avait elle-même appris le peu qu’elle savait à la classe du soir de ce pensionnat. M. Clennam répliqua qu’il ne leur en voulait pas le moins du monde et qu’il leur pardonnait de tout son cœur. Ce fut ainsi que Cripples devint, sans le savoir, le maître des cérémonies qui présenta les deux promeneurs l’un à l’autre et les mit plus à l’aise que n’eût pu le faire Beau Nash [1], s’ils avaient vécu durant les belles années de son règne et qu’il fût descendu de son équipage à six chevaux tout exprès pour leur faire faire connaissance.

Il faisait toujours beaucoup de vent et les rues étaient horriblement boueuses, bien qu’il ne tombât plus d’averse pendant qu’ils se dirigeaient vers le pont. Sa petite compagne lui paraissait si jeune, qu’à plusieurs reprises il eut besoin de s’observer pour ne pas lui parler comme à une enfant. Peut-être, de son côté, paraissait-il très âgé à celle qu’il trouvait si jeune.

« Je suis bien fâchée du désagrément que vous avez eu, monsieur, de passer la nuit en prison ; c’est fort ennuyeux.

  1. Richard Nash, plus connu sous le sobriquet de Beau Nash, né en 1674, mort en 1764, célèbre maître des cérémonies des bals qui donnèrent longtemps la vogue à la ville de Bath. (Note du traducteur.)