Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/39

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autour de lui ; aussi sombre et aussi triste que jamais. Voilà encore à la croisée de ma mère cette lumière qui jamais, je crois, n’a cessé de brûler depuis l’époque où je revenais de la pension deux fois par an, et où je traînais ma malle par-dessus ces pavés. Allons, allons ! »

Il alla à la porte, qui était abritée par une marquise de bois sculpté, représentant, sur des serviettes drapées en festons, des têtes d’enfants hydrocéphales, et dessinée d’après un modèle architectural fort admiré autrefois. Il frappe. Un pas traînant se fait bientôt entendre sur les dalles de l’antichambre, et la porte est ouverte par un vieillard courbé et momifié, sauf les yeux d’un vif perçant.

Il tenait à la main un chandelier, qu’il souleva un moment pour que la lumière aidât ces yeux perçants.

« Ah ! c’est M. Arthur, dit-il, sans émotion aucune : vous voilà enfin arrivé ? Entrez. »

M. Arthur entra et referma la porte.

« Vous avez pris du corps et de l’embonpoint, dit le vieillard, se retournant pour le regarder après avoir de nouveau soulevé la lumière et secoué la tête ; mais vous ne valez pas encore votre père, ni même votre mère.

— Comment va-t-elle, ma mère ?

— Elle va toujours de même. Elle garde la chambre, quand elle n’est pas forcée de garder le lit ; elle n’a pas quitté sa chambre quinze fois en quinze années, Arthur. »

Ils étaient entrés dans une salle à manger pauvre et mesquine. Le vieillard avait posé le chandelier sur la table ; le coude droit appuyé sur la main gauche, il caressait son menton de parchemin, tout en regardant le visiteur. Le visiteur lui tendit la main. Le vieillard la prit assez froidement ; il paraissait préférer sa mâchoire, et il y revint aussitôt qu’il put.

« Je doute que votre mère soit bien aise d’apprendre que vous avez voyagé un dimanche, Arthur, dit-il en hochant la tête d’un air sagace.

— Vous ne voulez sans doute pas que je m’en retourne ?

— Qui moi ? moi ? Je ne suis pas le maître. Il ne s’agit pas de ce que je veux. J’ai servi de plastron entre votre père et votre mère pendant bien des années ; je n’ai pas envie de servir de plastron entre votre mère et vous.

— Voulez-vous lui dire que je suis revenu ?

— Oui, Arthur, oui ; oh ! certainement ! Je vais lui dire que vous êtes revenu. Voulez-vous bien attendre un moment ? Vous ne trouverez rien de changé ici. »

Il prit un autre chandelier dans une armoire, l’alluma, laissa le premier sur la table, et alla exécuter sa commission. C’était un petit vieillard chauve, vêtu d’un gilet et d’un habit noirs à collet montant, d’une culotte de velours gris et de longues guêtres de même étoffe. Grâce à ce costume équivoque, il pouvait passer à volonté pour un commis ou pour un domestique ; et en effet il rem-