Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/48

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


41
LA PETITE DORRIT


CHAPITRE IV.

Mme Jérémie fait un rêve.


Lorsque Mme Jérémie rêvait, elle rêvait autrement que le fils de sa vieille maîtresse, c’est-à-dire les yeux fermés. Ce soir-là, quelques heures seulement après avoir quitté le fils de sa vieille maîtresse, elle fit un rêve d’une vivacité étrange ; et même cela n’avait nullement l’air d’un rêve, tant il semblait réel sous tous les rapports. Voici comment les choses se passèrent.

La chambre à coucher de M. et Mme Jérémie Flintwinch se trouvait à quelques pas de celle dont Mme Clennam n’était pas sortie depuis si longtemps, bien que les deux appartements ne fussent pas au même étage ; en effet, celui des serviteurs était situé dans un coin de la maison où l’on arrivait en descendant cinq ou sept marches, lesquelles venaient rejoindre l’escalier principal, presque en face de la porte de Mme Clennam. On ne pouvait guère affirmer qu’il se trouvât à portée de la voix de cette dame, tant les murs, les portes, les panneaux du vieil édifice, avaient d’épaisseur ; mais il était facile d’aller d’une chambre à l’autre à toute heure, même en toilette de nuit et quelle que fût la température. Au chevet du lit de Mme Jérémie, à un pied tout au plus de son oreille, on voyait une sonnette, dont le cordon était attaché au poignet de Mme Clennam. Chaque fois que cette sonnette retentissait, Mme Jérémie sautait à bas du lit, et se trouvait dans la chambre de la malade avant d’être bien réveillée.

Après avoir mis sa maîtresse au lit, allumé la lampe et dit bonsoir, Mme Jérémie alla se coucher comme de coutume, si ce n’est que son seigneur et maître n’avait pas encore paru. Eh bien ! ce fut justement son seigneur et maître en personne, bien qu’elle n’eût pas songé à lui en se couchant, ainsi que le veulent les psychologues, pour expliquer le mécanisme des rêves, qui devint le héros de celui de Mme Jérémie.

Il lui sembla qu’elle se réveillait, après avoir dormi quelques heures ; elle s’apercevait que Jérémie n’était pas encore couché ; et pourtant qu’en regardant la chandelle laissée allumée, et en mesurant le temps à la façon d’Alfred le Grand, qui n’avait pas apparemment d’autre horloge, elle s’était convaincue, d’après l’état du luminaire, qu’elle dormait déjà depuis longtemps ; que, là-dessus, elle s’était levée, s’était enveloppée dans un peignoir, avait mis ses pantoufles et descendu l’escalier à la recherche de Jérémie, dont l’absence l’intriguait beaucoup.

L’escalier était aussi matériel et aussi solide qu’on pouvait le