Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/64

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tous les autres, remarqua le guichetier, qu’on lèverait son écrou au bout d’un jour ou deux.

C’était un homme timide et réservé ; d’assez bonne mine, quoiqu’il eût l’air un peu efféminé, avec une voix douce, des cheveux bouclés, des mains ornées de bagues : c’était la mode dans ce temps-là. Il porta ses mains toujours agitées à ses lèvres tremblantes, avec un tic nerveux, plus de cent fois durant sa première demi-heure de captivité. Il s’inquiétait surtout de sa femme.

« Croyez-vous, monsieur, demanda-t-il au guichetier, qu’elle soit très-péniblement affectée, si elle s’arrête demain devant la porte de la prison ? »

Le guichetier, déclara, comme résultat de son expérience personnelle, que les unes étaient péniblement affectées et que les autres ne l’étaient pas du tout. En général, il y avait plutôt à parier pour non que pour oui.

« Comment est-elle, d’abord ? demanda-t-il philosophiquement ; car, voyez-vous, ça y fait beaucoup.

— Elle est très-délicate et n’a pas du tout d’expérience.

— Tant pis, dit le guichetier, ça met les chances contre elle.

— Elle est si peu habituée à sortir seule, reprit le prisonnier, que je ne vois pas du tout comment elle trouvera son chemin, si elle vient jusqu’ici à pied.

— Peut-être, supposa le guichetier, prendra-t-elle un fiacre ?

— Peut-être. »

Les doigts irrésolus se portèrent aux lèvres tremblantes.

« Je l’espère. Il est possible qu’elle n’y songe pas.

— Ou peut-être, dit le guichetier, qui, du haut de son siège luisant, offrait ces consolations au nouveau venu, comme il les eût offertes à un enfant dont la faiblesse lui inspirait de la pitié, peut-être priera-t-elle son frère ou sa sœur de l’accompagner ?

— Elle n’a ni frère ni sœur.

— Sa nièce, son neveu, son cousin, sa bonne, sa femme de chambre, son épicier, sapristi ! Elle trouvera toujours bien quelqu’un, répliqua le guichetier, prévenant d’avance toutes les objections qu’on pourrait lui adresser.

— Je crains… j’espère que cela n’est pas contre les règlements, qu’elle amène les enfants ?

— Les enfants ! répéta le guichetier ; les règlements ! Mais, mon cher monsieur, nous avons ici tout un pensionnat d’enfants. Des enfants ! Mais on ne voit que cela ici. Combien en avez-vous ?

— Deux, répondit le prisonnier pour dettes, portant de nouveau à ses lèvres sa main irrésolue et quittant le guichet pour rentrer dans la prison.

— Deux enfants et vous, ça fait trois, se dit le guichetier en le suivant des yeux. Et je parie un écu que votre femme est aussi enfant que vous, ce qui fait quatre. Et je parie un demi-écu qu’il y en a un autre en route, ce qui fera cinq. Et je parierais bien encore trente ---