Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/74

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


façon plus positive et plus prosaïque que ne pouvait l’être une tradition, attendu que chaque nouveau pensionnaire se voyait, pour ainsi dire, obligé de prendre dans ses bras la petite fille qui était venue au monde dans la prison.

« Comme de juste, dit le guichetier la première fois qu’on lui montra l’enfant, c’est moi qui dois être son parrain. »

Le doyen y songea un instant d’un air irrésolu, et dit :

« Est-ce que vraiment vous consentiriez à devenir son parrain ?

— Oh ! moi, j’y consens volontiers, répliqua le geôlier, si vous voulez bien m’accepter. »

Il arriva donc que l’enfant fut baptisé, un dimanche, dans l’après-midi, lorsque le geôlier, relevé de sa faction, avait pu quitter sa loge et présenter sa filleule devant les fonts baptismaux de l’église Saint-Georges, où, pour me servir des expressions employées par lui à son retour, il avait, au nom de la petite, renoncé tout de bon à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.

Cette circonstance donna au guichetier de nouveaux droits sur l’enfant, sans compter ceux que lui conférait sa position officielle. Aussi, lorsqu’elle commença à marcher et à parler, il s’attacha de plus en plus à elle. Il lui acheta un petit fauteuil qu’il plaça près du grand garde-feu qui se dressait devant la vaste cheminée de sa loge ; il aimait à avoir l’enfant auprès de lui, lorsqu’il était de garde ; il l’attirait chez lui par l’appât de quelques jouets peu coûteux. L’enfant, de son côté, s’attacha assez à son parrain pour grimper spontanément les marches de la loge à toute heure de la journée. Quand elle s’endormait dans le petit fauteuil, au coin du feu, le guichetier lui couvrait le visage avec son mouchoir ; lorsqu’elle s’y tenait éveillée, habillant et déshabillant une poupée (laquelle ne tarda pas à n’avoir plus rien de commun avec les poupées du monde extérieur ; et tout au plus ressemblait-elle à l’horrible Mme Baugham), il la contemplait avec une extrême douceur du haut de son siège officiel. Témoins de cette conduite, les pensionnaires ne manquaient pas de remarquer tout haut que le guichetier, qui était célibataire, avait manqué sa vocation ; qu’il aurait fait un bon père de famille. Mais celui-ci se contentait de leur répondre : « Merci bien. Non, non, toute réflexion faite, je crois que c’est bien assez de voir ici les enfants des autres. »

À quel âge la précoce petite fille commença-t-elle à se douter que tout le monde n’avait pas l’habitude de vivre sous clef, entouré de murs élevés, couronnés de pointes de fer ? C’est là un point difficile à éclaircir. Mais toujours est-il qu’elle était encore bien, bien petite, lorsqu’elle s’aperçut (je ne saurais dire comment) qu’il fallait toujours lâcher la main de son père sur le seuil de cette porte qu’ouvrait la grande clef de son parrain ; et que, tandis que ses pieds légers étaient libres de franchir cette limite, ceux de son père ne devaient pas la dépasser. Le regard sympathique et compatissant que, toute jeune encore, elle avait commencé à