Page:Dickens - Nicolas Nickleby, trad. La Bédollière, 1840.djvu/204

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



CHAPITRE XXXIII.

Le calme le plus profond avait succédé à l’orage, la soirée était avancée et le souper fini, et sous l’influence d’une tranquillité complète, d’une conversation enjouée et de légères doses de grog, la digestion marchait aussi favorablement qu’auraient pu s’y attendre tous les hommes instruits en anatomie et au fait des fonctions de la machine humaine. Les trois amis, ou plutôt les deux amis, car aux yeux des lois civiles et religieuses M. et madame Browdie ne comptaient que pour un, furent tout à coup épouvantés par le bruit d’une violente querelle. Les menaces proférées étaient d’une nature tellement sanguinaire, qu’elles auraient à peine été plus féroces si la Tête de Maure, enseigne de l’établissement, avait surmonté le torse d’un véritable et cruel Sarrasin.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? dit Nicolas se précipitant vers la porte.

Le couloir qui conduisait au restaurant était le théâtre du désordre, et les habitués et les garçons du restaurant y étaient réunis avec deux ou trois cochers et valets de l’hôtellerie. Ils étaient groupés autour d’un jeune homme qui semblait avoir un ou deux ans de plus que Nicolas. L’indignation de ce jeune homme, après s’être exprimée par des propos assez modérés, paraissait avoir été beaucoup plus loin. Ses pieds n’étaient protégés que par une paire de bas, et ses pantoufles gisaient à peu de distance d’un personnage étendu dans un coin, et à la tête duquel elles avaient probablement été lancées.

À en juger par leurs signes, leurs clignements d’yeux et leurs murmures, habitués, garçons, cochers, valets et servantes, sans compter la demoiselle de comptoir, qui regardait par un vasistas, tous paraissaient disposés à prendre parti contre le jeune déchaussé. Voyant que ce jeune homme était à peu près de son âge, et n’avait pas l’air d’un tapageur, Nicolas, poussé par ses sympathies, se rangea du côté du plus faible, se plaça au milieu du groupe, et demanda d’où venait le bruit.

— Qu’est-ce que c’est que ce tapage ? dit l’un des valets. Et il s’adressa au jeune homme qui venait de ramasser ses pantoufles.

— C’est une bagatelle, répondit celui-ci.

À ces mots, un murmure circula parmi les spectateurs, et les plus hardis s’écrièrent :

— Vraiment ! — Tiens, tiens ! il appelle cela une bagatelle ! — Ah ! ah ! c’est heureux pour lui, s’il trouve que ce n’est rien.