Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, I.djvu/446

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mon commentaire, se rappelleront celui du Chef-d’œuvre d’un inconnu [1] et me traiteront de visionnaire.

Je croyais, avec tout le monde, qu’un poëte pouvait être traduit par un autre : c’est une erreur et me voilà désabusé. On rendra la pensée ; on aura peut-être le bonheur de trouver l’équivalent d’une expression ; Homère aura dit : ἔκλαγξαν δ’ ἄρ’ οἶστοι (Iliad., cant. i, vers. 46), et l’on rencontrera tela sonant humeria (Virg., Æneid., lib. IV, vers 149) ; c’est quelque chose, mais ce n’est pas tout. L’emblème délié, l’hiéroglyphe subtil qui règne dans une description entière, et qui dépend de la distribution des longues et des brèves dans les langues à quantité marquée, et de la distribution des voyelles entre les consonnes dans les mots de toute langue : tout cela disparaît nécessairement dans la meilleure traduction.

Virgile dit d’Euryale blessé d’un coup mortel :


Pulchrosque per artus
Itcruor, inque humeros cervix collapsa recumbit :
Purpureus veluti quum flos, succisus aratro,
Languescit moriens ; lassove papavera collo
Demisere caput, pluviam quum forte gravantur.
Æneid, lib. IX, vers 433 — 437.


Je ne serais guère plus étonné de voir ces vers s’engendrer par quelque jet fortuit de caractères, que d’en voir passer toutes les beautés hiéroglyphiques dans une traduction ; et l’image d’un jet de sang, it cruor ; et celle de la tête d’un moribond qui retombe sur son épaule, cervix collapsa recumbit ; et le bruit

  1. Le Chef-d’œuvre d’un inconnu, avec des remarques savantes, par M. le docteur Chrysostome Mathanasius, La Haye, 1714. Il y a eu une dizaine d’éditions de cette excellente et érudite facétie qu’on réimprimerait encore de nos jours si elle ne contenait pas tant de grec. Elle est due à la collaboration de Thémiseul de Saint-Hyacinthe, de S’Gravesande, de Sallengre, de Prosper Marchand et autres qui ont, dans toutes les langues du monde, commenté admirativemcnt une chanson qui commence ainsi :
    L’autre jour Colin malade
    Dedans son lit…
    D’une grosse maladie
    Pensant mourir.

    et qui a cinq couplets du même style. Les auteurs visaient la science allemande.

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