Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, I.djvu/59

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jamais elle ne l’a laissé un seul instant tête à tête avec le curé ; nous le gardions l’une et l’autre.

Cependant mon père désirait habiter la campagne ; il fut s’établir à Sèvres chez M. Belle, son ami depuis quarante ans. Il est peu d’hommes qui consentent à être témoins d’un spectacle aussi douloureux et aussi pénible que celui de la fin prochaine d’un être qu’ils estiment et qu’ils aiment ; celui-ci n’aurait pu faire pour son père ce qu’il a fait pour le mien qu’il a gardé, soigné et veillé.

Mon père habitait depuis trente ans un quatrième étage ; sa bibliothèque était au cinquième[1]. Son médecin avait déclaré, non pas une fois, mais cent, qu’il périrait s’il continuait de monter. L’on déménagerait Versailles plus aisément que l’on n’eût fait consentir mon père à changer d’habitation. M. de Grimm sollicita un logement de l’Impératrice, elle l’accorda ; on lui donna un superbe appartement rue de Richelieu. Il désira quitter la campagne et venir l’habiter ; il en a joui douze jours ; il en était enchanté ; ayant toujours logé dans un taudis, il se trouvait dans un palais. Mais le corps s’affaiblissait chaque jour ; la tête ne s’altérait pas ; il était bien persuadé de sa fin prochaine, mais il n’en parlait plus ; il ne voulait pas affliger des gens qu’il voyait plongés dans la douleur ; il s’occupait de ce qui pouvait les distraire ou les tromper ; il voulait arranger tous les jours quelques objets nouveaux, il fit placer ses estampes. La veille de sa mort on lui apporta un lit plus commode ; les ouvriers se tourmentaient pour le placer. Mes amis, leur dit-il, vous prenez là bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours. Il reçut le soir ses amis ; la conversation s’engagea sur la philosophie et les différentes routes pour arriver à cette science ; le premier pas, dit-il, vers la philosophie, c’est l’incrédulité. Ce mot est le dernier qu’il ait proféré devant moi ; il était tard, je le quittai, j’espérais le revoir encore.

Il se leva le samedi 30 juillet 1784 ; il causa toute la matinée avec son gendre et son médecin ; il se fit raccommoder son vésicatoire dont il souffrait ; il se mit à table, mangea une soupe, du mouton bouilli et de la chicorée ; il prit un abricot ; ma mère voulut

  1. La tradition veut que la maison habitée par Diderot soit celle qui fait le coin de la rue Taranne et de la rue Saint-Benoît, n° 36 de cette rue. Il y a évidemment là une erreur. Plusieurs des lettres de Diderot, de cette époque, sont signées : rue Taranne, vis-à-vis la rue Saint-Benoît ; vis-à-vis n’a jamais voulu dire au coin : La maison est démolie.