Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, II.djvu/164

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plus. On le trompe quand on veut : croisez deux de vos doigts l’un sur l’autre, touchez une petite boule, et il prononcera qu’il y en a deux.

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.

C’est qu’il est comme tous les juges du monde, et qu’il a besoin d’expérience, sans quoi il prendra la sensation de la glace pour celle du feu.

BORDEU.

Il fait bien autre chose : il donne un volume presque infini à l’individu, ou il se concentre presque dans un point.

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.

Je ne vous entends pas.

BORDEU.

Qu’est-ce qui circonscrit votre étendue réelle, la vraie sphère de votre sensibilité ?

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.

Ma vue et mon toucher.

BORDEU.

De jour ; mais la nuit, dans les ténèbres, lorsque vous rêvez surtout à quelque chose d’abstrait, le jour même, lorsque votre esprit est occupé ?

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.

Rien. J’existe comme en un point ; je cesse presque d’être matière, je ne sens que ma pensée ; il n’y a plus ni lieu, ni mouvement, ni corps, ni distance, ni espace pour moi : l’univers est anéanti pour moi, et je suis nulle pour lui.

BORDEU.

Voilà le dernier terme de la concentration de votre existence ; mais sa dilatation idéale peut être sans bornes. Lorsque la vraie limite de votre sensibilité est franchie, soit en vous rapprochant, en vous condensant en vous-même, soit en vous étendant au dehors, on ne sait plus ce que cela peut devenir.

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE.

Docteur, vous avez raison. Il m’a semblé plusieurs fois en rêve…

BORDEU.

Et aux malades dans une attaque de goutte…