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nit aussi quelquefois un suc très-doux, qu’on trouve sur ses feuilles, sous la forme de petits grains, ou de petites gouttes desséchées.

La manne varie beaucoup en forme & en consistance, selon le pays où on la recueille, & les arbres qui la fournissent. Les auteurs nous parlent d’une manne liquide qui est très-rare parmi nous, ou plutôt qui ne s’y trouve point ; d’une manne maslichina, d’une manne bombycine, d’une manne de cedre, manne alhagine, &c.

On trouve encore la manne distinguée dans les traités des drogues, par les noms des pays d’où on nous l’apporte : en manne orientale, manne de l’Inde, manne de Calabre, manne de Briançon, &c.

De toutes ces especes de manne, nous n’employons en Médecine que celle qu’on nous apporte d’Italie, & particulierement de Calabre ou de Sicile. Elle naît dans ce pays sur deux différentes especes, ou plutôt variétés de frénes ; savoir, le petit frêne, fraxinus humilior, sive altera Theophrasti, & le frêne à feuille ronde, fiaxinus rotondiore folio.

Pendant les chaleurs de l’été, la manne sort d’elle-même des branches & des feuilles de cet arbre, sous la forme d’un suc gluant, mais liquide, qui se durcit bientôt à l’air, même pendant la nuit, pourvu que le tems soit serein ; car la récolte de la manne est perdue, s’il survient des pluies ou des brouillards. Celle ci s’appelle manne spontanée. La manne spontanée est distinguée en manne du tronc & des branches, di corpo, & en manne des feuilles, di fronde. On ne nous apporte point de cette derniere qui est très-rare, parce qu’elle est difficile à ramasser. Les habitans de ces pays font aussi des incisions à l’écorce de l’arbre, & il en découle une manne qu’ils appellent forzua ou forzatella. Cette derniere opération se fait, dès le commencement de l’été, sur certains frénes qui croissent sur un terrein sec & pierreux, & qui ne donnent jamais de la manne d’eux-mêmes ; & à la fin de Juillet, à ceux qui ont fourni jusqu’alors de la manne spontanée.

Nous avons dans nos boutiques l’une & l’autre de ces mannes dans trois différens états. 1°. Sous la forme de grosses gouttes ou stalactites, blanchâtres, opaques, seches, cassantes, qu’on appelle manne en larmes. On prétend que ces gouttes se sont formées au bout des pailles, ou petits bâtons que les paysans de Calabre ajustent dans les incisions qu’ils font aux frênes. La manne en larmes est la plus estimée, & elle mérite la préférence, à la seule inspection, parce qu’elle est la plus pure, la plus manifestement inaltérée.

2°. La manne en sorte ou en marons, c’est-à-dire, en petits pains formés par la réunion de plusieurs grains ou grumeaux collés ensemble ; celle-ci est plus jaune & moins seche que la précédente ; elle est pourtant très-bonne & très-bien conservée. La plûpart des apothiquaires font un triage dans les caisses de cette manne en sorte, ils en séparent les plus beaux morceaux, qu’ils gardent à part, sous le nom de manne choisie, ou qu’ils mêlent avec la manne en larmes.

3°. La manne grasse, ainsi appellée parce qu’elle est molle & onctueuse, elle est aussi noirâtre & sale. C’est très-mal-à-propos que quelques personnes, parmi lesquelles on pourroit compter des médecins, la préférent à la manne seche. La manne grasse est toujours une drogue gâtée par l’humidité, par la pluie ou par l’eau de la mer, qui ont pénétré les caisses dans lesquelles on l’a apportée. Elle se trouve d’ailleurs souvent fourrée de miel, de cassonade commune & de scammonée en poudre ; ce qui fait un remede au moins infidele, s’il n’est pas toujours dangereux, employé dans les cas où la manne pure est indiquée.

Nous avons déja observé plus haut, que la manne devoit être rapportée à la classe des corps muqueux :


en effet, elle en a toutes les propriétés ; elle donne dans l’analyse chimique tous les principes qui spécifient ces corps. Voyez Muqueux. Elle contient le corps nutritif végétal. Voyez Nourrissant. Elle est capable de donner du vin. Voyez Vin.

La partie vraiment médicamenteuse de la manne, celle qui constitue sa qualité purgative, paroît être un principe étranger à la substance principale dont elle est formée, au corps doux. Car quoique le miel, le sucre, les sucs des fruits doux lâchent le ventre dans quelques cas & chez quelques sujets, cependans ces corps ne peuvent pas être regardés comme véritablement purgatifs, au lieu que la manne est un purgatif proprement dit. Voyez Doux. Voyez Purgatif.

La manne est de tous les remedes employés dans la pratique moderne de la Médecine, celui dont l’usage est le plus fréquent, sur-tout dans le traitement des maladies aiguës, parce qu’il remplit l’indication qui se présente le plus communément dans ces cas, savoir, l’évacuation par les couloirs des intestins, & qu’elle la remplit efficacement, doucement & sans danger.

Il seroit superflu de spécifier les cas dans lesquels il convient de purger avec de la manne, comme tous les pharmacologistes l’ont fait, & plus encore d’expliquer comme eux, ceux dans lesquels on doit en redouter l’usage. Elle réussit parfaitement toutes les fois qu’une évacuation douce est indiquée ; elle concourt encore assez efficacement à l’action des purgatifs irritans, elle purge même les hydropiques, elle est véritablement hydragogue, & enfin elle ne nuit jamais, que dans les cas où la purgation est absolument contr’indiquée.

On la donne quelquefois seule, à la dose de deux onces jusqu’à trois, dans les sujets faciles à émouvoir, ou lorsque le corps est disposé à l’évacuation abdominale. On la fait fondre plus ordinairement dans une infusion de sené, dans une décoction de tamarins ou de plantes ameres, on la donne aussi avec la rhubarbe, avec le jalap, avec différens sels, notamment avec un ou deux grains de tartre-émétique, dont elle détermine ordinairement l’action par les selles.

On corrige assez ordinairement sa saveur fade & douceâtre, en exprimant dans la liqueur où elle est dissoute, un jus de citron, ou en y ajoutant quelques grains de crême de tartre ; mais ce n’est pas pour l’empêcher de se changer en bile, ou d’entretenir une cacochimie chaude & seche, selon l’idée de quelques médecins, que l’on a recours à ces additions.

C’est encore un vice imaginaire que l’on se proposeroit de corriger, par un moyen qui produiroit un vice très-réel, si l’on faisoit bouillir la manne, pour l’empêcher de fermenter dans le corps, & pour détruire une prétendue qualité venteuse. Une dissolution de manne acquiert par l’ébullition, un goût beaucoup plus mauvais que n’en auroit la même liqueur préparée, en faisant fondre la manne dans de l’eau tiede. Aussi est-ce une loi pharmaceutique, véritablement peu observée, mais qu’il est bon de ne pas négliger pour les malades délicats & difficiles, de dissoudre la manne à froid, autant qu’il est possible. (b)

Manne du desert, (Critique sacrée.) quant à la figure, elle ressemble assez à celle que Moïse depeint. On observe que la manne qui se recueille aux environs du mont Sinaï, est d’une odeur très-forte, que lui communique sans doute les herbes sur lesquelles elle tombe. Plusieurs commentateurs, &, entre autres, M. de Saumaise, croient que la manne d’Arabie est la même dont les Hébreux se nourrissoient au desert, laquelle étant un aliment ordinaire, pris seul & dans une certaine quantité, n’avoit