Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 9.djvu/35

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quand les leurs sont déchirés ou usés. Ils ne vendent & n’achetent rien entre eux, mais ils se com muniquent les uns aux autres sans aucun échange, tout ce qu’ils ont. Ils sont très-religieux envers Dieu, ne parlent que des choses saintes avant que le soleil soit levé, & font alors des prieres qu’ils ont reçûes par tradition ; pour demander à Dieu qu’il lui plaise de le faire luire sur la terre. Ils vont après travailler chacun à son ouvrage, se’on qu’il leur est ordonné. A onze heures ils se rassemblent, & couvetts d’un linge, se lavent le corps dans l’eau froide ; ils se retirent ensuite dans leurs cellules, dont l’entrée n’est permise à nuls de ceux qui ne sont pas de leur secte, & étant purifiés de la sorte, ils vont au résectoire comme en un saint temple, où lorsqu’ils sont assis en grand silence, on met devant chacun d’eux du pain & une portion duns un petit plat. Un sacrificateur benit les viandes, & on n’oseroit y touchor jusqu’à ce qu’il ait achevé sa priere : il en fait encore une autre après le repas. Ils quittent alors-leurs habits qu’ils regardent comme sacrés, & retournent à leurs ouvrages.

On n’entend jamais du bruit dans leurs maisons ; chacun n’y parle qu’à son tour, & leur silence donne du respect aux étrangers. Il ne leur est permis de rien faire que par l’avis de leurs supétieurs, si ce n’est d’assister les pauvres... Car quant à leurs parens, ils n’oteroient leur rien donner si on ne le leur permet. Ils prennent un extrème soin de reprimer leur colere ; ils aiment la paix, & gardent si inviolablement ce qu’ils promettent, que l’on peut ajoûter plus de foi à leurs simples paroles, qu’aux sermens des autres. Ils considerent même les sermens comme des parjures, parce qu’ils ne peuvent se persuader qu’un homme ne soit pas un menteur, lorsqu’il a besoin pour être cru de prendre Dieu à témoin.... Ils ne reçoivent pas sur le champ dans leur société ceux qui veulent embrasser leur maniere de vivre, mais ils le font demeurer durant un an au-dehors, où ils ont chacun avec une portion, une pioche & un habit blanc. Ils leur donnent entuite une nourriture plus conforme à la leur, & leur permettent de se laver comme eux dans de l’eau froide, afin de se purifier ; mais ils ne les fontpas manger au refectoire, jusqu’à ce qu’ils ayent encore durant deux ans éprouvé leurs mœurs, comme ils avoient auparavant éprouvé leur continence. Alors on les reçoit parce qu’on les en juge dignes, mais avant que de s’asseoir à table avec les autres, ils pretestent solemneliement d’bonorer & de servir Dieu de tout leur cœur, d’observer la justice envers les hommes ; de ne faire jamais volontairement de mal à personne, d’assister de tout leur pouvoir les gens de bien ; de garder la foi à tout le monde, & particulierement aux souverains.

Ceux de cette secte sont très-justes & très-exacts dans leurs jugemens : leur nombre n’est pas moindre que de cent lorsqu’il les prononcent, & ce qu’ils ont une fois arrêté demeure immuable.

Ils observent plus religieusement le sabath que nuls autres de tous les Juifs. Aux autres jours, ils font dans un lieu à l’écart, un trou dans la terre d’un pie de profondeur, où après s’être déchargés, en se couvrant de leurs habits, comme s’ils avoient peur de souiller les rayons du soleil, ils remplissent cette fosse de la terre qu’ils en ont tirée.

Ils vivent si long tems, que plusieurs vont jusqu’à cent ans ; ce que j’attribue à la simplicité de leur vie.

Ils méprisent les maux de la terre, triomphent des tourmens par leur constance, & préferent la mort à la vie lorsque le sujet en est honorable. La guerre que nous avons eue contre les Romains a


fait voir en mille manieres que leur courage est in vincible ; ils ont souffert le fer & le feu plutôt que de vouloir dire la moindre parole contre leur législateur, ni manger des viandes qui leur sont defendues, sans qu’au milieu de tant de tourmens ils ayent jetté une seule larme, ni dit la moindre parole ; pour tâcher d’adoucir la cruauté de leurs bourreaux. Au contraire ils se moquoient d’eux, & rendoient l’esprit avec joye, parce qu’ils espéroient de passer de cette vie à une meilleure ; & qu’ils croyoient fermement que, comme nos corps sont mortels & corruptibles, nos ames sont immortelles & incorruptibles ; qu’elles sont d’une substance aërienne tres-subtile, & qu’étant ensermées dans nos corps comme dans une prison, où une certaine inclination les attire & les arrête, elles ne sont pas plutôt affranchies de ces liens charnels qui les retiennent comme dans une longue servitude, qu’elles s’élevent dans l’air & s’envolent avec joye. En quoi ils conviennent avec les Grecs, qui croyent que ces ames heureuses ont leur séjour au delà de l’Océan, dans une région ou il n’y à ni pluie, ni neige, ni une chaleur excesfive, mais qu’un doux zephir rend toujours très agréable : & qu’au contraire les ames des méchans n’ont pour demeure que des lieux glacés & agités par de continuelles tempêtes, où elles gémissent éternellement dans des peines infinies. Car, c’est ainsi qu’il me paroît que les Grecs veulent que leurs héros, à qui ils donnent le nom de demi-dieux, habitent des îles qu’ils appellent fortunées, & que les ames des impies soient à jamais tourmentées dans les enfers, ainsi qu’ils disent que le sont celles de Sisyphe, de Tantale, d’Ixion & de Tytie.

Ces mêmes Esseniens croyent que les ames sont créées immortelles pour se porter à la vertu & se détourner du vice ; que les bons sont rendus meilleurs en cette vie par l’espérance d’être heureux après leur mort, & que les méchans qui s’imaginent pouvoir cacher en ce monde leurs mauvaites actions, en sont punis en l’autre par des tourmens éternels. Tels sont leurs sentimens fur l’excellence de l’ame. Il y en a parmi eux qui se vantent de connoître les choses à venir, tant par l’étude qu’ils font des livres saints & des anciennes propheties, que par le soin qu’ils prennent de se sanctifier ; & il arrive rarement qu’ils se trompent dans leurs prédictions.

Il y a une autre sorte d’Esséniens qui conviennent avec les premiers dans l’usage des mêmes viandes, des mêmes mœurs & des mêmes lois, & n’en sont différens qu’en ce qui regarde le mariage. Car ceuxci croyent que c’est vouloir abolir la race des hommes que d’y renoncer, puisque si chacun embrassoit ce sentiment, on la verroit bientôt éteinte. Ils s’y conduisent néanmoins avec tant de modération, qu’a vant que de se marier ils observent durant trois ans si la personne qu’ils veulent épouser paroît assez saine pour bien porter des enfans, & lorsqu’apres être mariés elle devient grosse, ils ne couchent plus avec elle durant sa grossesse, pour témoigner que ce n’est pas la volupté, mais le desir de donner des hommes à la république, qui les engage dans le mariage ».

Josephe dit dans un autre endroit qu’ils abandonnoient tout à Dieu. Ces paroles font assez entendre le sentiment des Esséniens sur le concours de Dieu. Cet historien dit encore ailleurs que tout dépendoit du destin, & qu’il ne nous arrivoit rien que ce qu’il ordonnoit. On voit par là que les Esséniens s’opposoient aux Saducéens, & qu’ils faisoient dépendre toutes choses des decrets de la providence : mais en même tems il est évident qu’ils donnoient à la providence des decrets qui rendoient les événeniens né -

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