Page:Dostoïevski - Journal d’un ecrivain.djvu/341

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près d’elle. J’essayai de lui dire la première chose venue : « Causons… tu sais… » je balbutiai. Je lui pris la main. Elle se rejeta en arrière comme terrifiée, puis elle me regarda avec un étonnement sévère ; oui il était sévère, son étonnement. Elle semblait me dire : « Comment, tu oses encore me demander de l’amour ? » Elle se taisait, mais je comprenais son silence. Je tombai à ses pieds. Elle se leva, mais je la retins. Ah ! comme je comprenais bien mon désespoir ! Mais j’éprouvais en même temps une telle extase, que je crus mourir. Je pleurai, je parlai sans savoir ce que je disais… Elle paraissait honteuse de me voir prosterné devant elle. Je baisai ses pieds ; elle recula et je baisai la place que ses pieds avaient occupée sur le plancher. Elle se mit à rire, à rire de honte, me semble-t-il bien ! Ah ! rire de honte ! Une crise nerveuse approchait. Je le voyais, mais je ne pouvais cesser de balbutier :

— Donne-moi le bas de ton vêtement que je le baise ! Je veux passer ma vie ainsi à tes pieds !

Tout à coup la crise vint. Elle se mit à sangloter, à trembler de la tête aux pieds.

Je la portai sur son lit. Quand elle se sentit un peu remise, elle me prit les mains et me pria de me calmer. Elle recommença à pleurer. De toute la soirée je ne la quittai pas. Je lui dis que je l’emmènerai aux bains de mer, à Boulogne, dans deux semaines ; qu’elle avait une petite voix si faible, si brisée ! que je vendrais ma caisse de prêts à Dobronravov ; qu’une vie nouvelle allait commencer à Boulogne, à Boulogne ! Elle écoutait, mais prit peur de plus en plus. J’avais un besoin fou d’embrasser ses pieds :

— Je ne te demanderai plus rien, plus rien ! répétais-je. Ne me réponds pas, ne fais pas attention à moi ; permets-moi seulement de te regarder. Je veux être ta chose, ton petit chien !

Elle pleurait…

Et moi qui pensais que vous me laisseriez… à l’écart ! dit-elle sans le vouloir…

Oh ! ce fut la parole la plus décisive, la plus fatale de la soirée, celle qui acheva de me faire tout comprendre.