Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/135

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Mikhaïlovna accepta et, à partir de ce jour, trois fois par semaine, je me rendis au cours, à huit heures du matin, accompagnée d’une bonne.

Je raconterai maintenant un événement qui fit sur moi une très grande impression, et marqua pour moi une nouvelle période de mon existence.

J’avais alors seize ans passés. En moi, tout d’un coup, se montrait une apathie incompréhensible. Tous mes rêves, tout mes enthousiasmes, mes rêveries même avaient disparu. Une froide indifférence avait remplacé l’ancienne ardeur de mon âme ; mon art lui-même avait perdu de son attrait et je le négligeais. Rien ne me distrayait plus, à tel point que je ressentais même de l’indifférence pour Alexandra Mikhaïlovna. Mon apathie était interrompue par des tristesses sans cause et des larmes. Je recherchais la solitude. À ce moment un événement étrange bouleversa mon âme jusqu’au fond et changea cette torpeur en une vraie tempête. Voici ce qui se passa.


VII

J’étais entrée dans la bibliothèque (cela restera toujours pour moi une minute mémorable), où j’avais pris un roman de Walter Scott, Les eaux de Saint-Ronan, le seul l’ouvrage de cet auteur que je n’avais pas encore lu. Je me rappelle qu’une tristesse sans objet me tourmentait ; c’était comme une sorte de pressentiment. J’avais envie de pleurer. La chambre était très éclairée par les rayons obliques du soleil couchant. Tout était silencieux. Dans les chambres voisines, pas âme qui vive : Piotr Alexandrovitch n’était pas à la maison et Alexandra Mikhaïlovna était malade et couchée. Je pleurais. Ayant ouvert le livre sur la deuxième partie, je le feuilletais en tâchant de trouver un sens aux phrases qui passaient devant mes yeux. J’avais l’air de deviner, comme on s’amuse à le faire en ouvrant un livre au hasard. Je me rappelle que je venais précisément de fermer le volume pour l’ouvrir ensuite au hasard, afin de lire, en pensant à mon avenir, la page qui s’ouvrirait. Ayant ouvert le livre, j’aperçus une feuille de papier à lettre pliée en quatre, et très serrée, comme si elle avait été mise dans ce volume depuis plusieurs années et oubliée là. Avec une grande curiosité je me mis à examiner ma trouvaille. C’était une lettre sans adresse et signée des deux initiales S. O. Mon