Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/141

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je dit hier en prenant congé ? J’ai tout oublié. J’étais hors de moi ; tu pleurais. Pardonne-moi ces larmes. Je suis si faible. Je voulais te dire encore quelque chose. Oh ! encore une fois baiser tes mains, les couvrir de larmes comme maintenant je couvre de larmes ces pages ; encore une fois être à tes pieds ! S’ils savaient seulement comme ton sentiment était beau. Mais ils sont aveugles, leurs cœurs sont fiers et orgueilleux ; ils ne voient pas et ne verront jamais. Ils ne croiront pas que tu es innocente, si même tout sur la terre le leur criait. Quelle main, la première, te jetterait la pierre ? Oh ! cela ne les gênera pas. Ils jetteront des milliers de pierres, ils les lanceront tous à la fois et se diront sans péchés. Oh ! s’ils savaient ce qu’ils font !… Je suis maintenant au désespoir. Je les calomnie, peut-être, et, peut-être vais-je te communiquer ma crainte. Ne les crains pas ; ne les crains pas, ma chérie ! On te comprendra. Enfin il y a déjà quelqu’un qui t’a comprise : ton mari. Adieu, adieu. Je ne te dis pas merci. Adieu pour toujours.

« s. o. »

Ma confusion était si grande, que je fus longtemps avant de comprendre ce, qui m’était arrivé. J’étais bouleversée et effrayée. La réalité venait de me saisir à l’improviste, au milieu de la vie facile des rêves, où j’étais plongée depuis déjà trois années. Avec crainte, je sentais qu’un grand secret était entre mes mains et que ce secret liait déjà toute mon existence….. Comment ? Je l’ignorais encore, mais je sentis que de cette minute, commençait pour moi un nouvel avenir. Maintenant, involontairement, j’étais devenue un membre actif dans la vie et les relations des gens qui, jusqu’à ce jour, constituaient pour moi le monde entier ; et j’avais peur pour moi. Et avec quoi entrais-je dans leur vie, moi étrangère non conviée ? Que leur apportais-je ? Comment se dénoueraient ces liens qui, d’une façon si inattendue, m’attachaient avec le secret des autres ? Comment savoir ? Peut-être mon nouveau rôle serait-il pénible pour eux et pour moi ? Et cependant, je ne pouvais déjà plus me dérober, ne pas accepter ce rôle. Mais qu’adviendrait-il de moi ? Que ferais-je ? Et enfin, qu’avais-je appris ? Des milliers de questions encore obscures et vagues se dressaient devant moi et oppressaient mon cœur. J’étais comme perdue. Je me rappelle qu’à d’autres moments