Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/157

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cette vie sans lumière, cet amour timide, et encore elle avait l’air d’une criminelle, elle avait peur du moindre reproche, elle s’était forgé une nouvelle douleur, et s’était déjà soumise à elle, s’y était déjà résignée !…

Le soir, au crépuscule, profitant de l’absence d’Ovroff (le nouveau venu de Moscou), j’entrai dans la bibliothèque. Là j’ouvris une armoire et commençai à chercher parmi les livres quelque chose pour lire à haute voix à Alexandra Mikhaïlovna. Je voulais la distraire de ses idées noires, et choisir quelque chose de gai… Je cherchai longtemps et distraitement ; la nuit tombait, et mon angoisse grandissait. Dans mes mains se trouvait de nouveau le livre ouvert à la même page sur laquelle je voyais les traces de la lettre qui, maintenant, ne me quittait pas, de cette lettre renfermant un secret à dater de la connaissance duquel mon existence avait l’air de se briser… « Qu’adviendra-t-il de nous ? pensais-je. Le nid où j’ai été si heureuse, où j’ai eu si chaud se vide, l’esprit pur et clair qui veilla sur ma jeunesse me quitte. Que sera l’avenir ? »

J’oubliais momentanément tout mon passé, qui maintenant était si cher à mon cœur, comme pour mieux prévoir l’avenir inconnu qui me menaçait… Je me rappelle cette minute comme si je la vivais de nouveau, si fortement elle se grava dans ma mémoire.

Je tenais dans mes mains la lettre et le livre ouvert ; mon visage était mouillé de larmes. Soudain, j’eus un frisson de peur : j’entendais une voix que je connaissais. Au même moment, je sentis qu’on arrachait la lettre de ma main. Je poussai un cri et me retournai. Piotr Alexandrovitch était devant moi. Il me saisit par le bras, me maintenant fortement sur place. Le bras droit tendu vers la lumière, il tâcha de lire la lettre. Je poussai un cri. Plutôt mourir que laisser cette lettre entre ses mains. À son sourire triomphant, je compris qu’il avait pu lire les premières lignes. Je perdais la tête. Je me précipitai sur lui sans savoir ce que je faisais et lui arrachai la lettre des mains. Tout cela se passa si vite que je ne comprenais pas moi-même comment la lettre se trouvait de nouveau en ma possession. Mais remarquant son intention de me la reprendre, je la cachai hâtivement dans mon corsage, et reculai de trois pas. Pendant une demi-minute nous nous regardâmes l’un l’autre en silence. Je frissonnais encore de peur. Lui, pâle, les