Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/22

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— Sur la voie publique ! répliqua-t-elle. Doutez-vous que toute la rue, autant dire tout Londres… laissez-nous, Austin, nous n’avons nul besoin de vous ici !… Doutez-vous que tout le monde n’en fasse des gorges chaudes ? Et votre dignité, y songez-vous ? Vous qui devriez professer dans une grande Université royale, entouré du respect de mille étudiants, songez-vous à votre dignité, George ?

— Et vous à la vôtre, ma chère ?

— L’épreuve excède mes forces. Toujours à brailler ! Toujours à quereller !

— Jessie !…

— Toujours à faire le matamore !

— Allons ! cela suffit, trancha-t-il. En pénitence ! Sur la sellette !

Il se pencha, cueillit la petite dame, et s’en fut, à ma profonde stupeur, l’asseoir, dans un coin du hall, sur un socle de marbre blanc, haut de sept pieds pour le moins, et si étroit qu’elle y tenait à peine en équilibre. Rien de plus absurde que le spectacle qu’elle offrait, ainsi exposée, le visage convulsé de colère, les pieds pendants, le corps raidi par la crainte d’une chute.

— Descendez-moi ! geignait-elle.

— Dites : « Je vous prie. »

— Brute que vous êtes, George ! Descendez-moi tout de suite !

— Entrez dans mon cabinet, Monsieur Malone.

— Vraiment, Monsieur, implorai-je, regardant la dame.

— Monsieur Malone plaide pour vous ; dites : « Je vous prie », et je vous remets à terre.

— Brute !… Je vous prie, je vous prie !

Et il la descendit comme il eût fait un oiseau.

— Vous devriez savoir vous contenir, ma chère. Monsieur Malone est journaliste. Il ne manquera pas de rapporter ceci demain dans son chiffon, et l’on en vendra bien douze numéros de plus dans le quartier. Titre : « Une scène chez les gens du monde. » Sous-titre : « Coup d’œil sur un singulier ménage. » Car il est, ce Monsieur Malone, de l’espèce d’hommes qui vivent de détritus et d’immondices. Porcus exgrege diaboli : un porc du troupeau du diable. Pas vrai, hein, Monsieur Malone ?

— Vous êtes vraiment intolérable, protestai-je.

Il beugla de rire.

— Et pourtant, nous allons conclure, pas plus tard que tout de suite, une alliance !

Il regarda sa femme, me regarda, et tout à coup, changeant de ton :

— Excusez ce badinage de famille, Monsieur Malone. Je vous ai rappelé pour un motif plus sérieux que de vous mêler à nos plaisanteries domestiques. Vous, la petite dame, filez vite, et ne vous faites pas de mauvais sang !

Il posa ses deux larges mains sur les épaules de sa femme.

— Vous parlez comme la sagesse. Je vaudrais mieux que je ne vaux si je vous écoutais. Mais je ne serais pas tout à fait George-Édouard Challenger. Ma chère, il y a des tas de gens qui valent mieux que moi, mais il n’y a au monde qu’un seul G. E. C. À vous d’en tirer tout le parti possible !

Et il lui donna brusquement un baiser sonore, qui me gêna plus que ses violences.

— À présent, Monsieur Malone, continua-t-il avec une soudaine hauteur, par ici, je vous prie.

Nous rentrâmes dans la chambre que dix minutes plus tôt nous avions si tumultueusement quittée ; il referma la porte avec soin, m’avança un fauteuil et me poussa sous le nez une boite de cigares.

— De vrais « San Juan de Colorado », dit-il : c’est surtout aux gens excitables que conviennent les narcotiques. Ne mordez pas le bout, sapristi ! Coupez ! et coupez avec respect ! À présent, mettez-vous à l’aise dans ce fauteuil ; quoi que j’aie à vous dire, prêtez-moi les deux oreilles ; et quoi que vous pensiez, gardez pour plus tard vos réflexions. Si je vous ai ramené chez moi après vous en avoir à bon droit expulsé…

Il tendit sa barbe d’un air qui, tout ensemble, appelait et défiait la contradiction.

— … Après, dis-je, vous en avoir à bon droit expulsé, cherchez-en la cause dans la réponse que vous avez faite, au policeman. J’y crus voir luire des sentiments que je n’eusse pas attendu d’un journaliste. En réclamant la responsabilité de l’affaire, vous montriez un détachement, une largeur d’esprit, qui me disposèrent en votre faveur. La sous-espèce humaine à laquelle vous avez le malheur d’appartenir est toujours demeurée au-dessous de mon horizon : votre réponse vous fit passer au-dessus ; vous émergeâtes dans mon estime. C’est pourquoi je vous demandai de retourner avec moi, et pourquoi j’eus envie de faire avec vous plus ample connaissance. Veuillez jeter votre cendre dans le petit plateau japonais, là, sur la table de bambou, à votre gauche.