Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/29

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ni d’un tapir, ni d’aucun animal classé en zoologie. Il provient d’un animal très grand, très fort, et, selon toute présomption, très féroce, qui existe quelque part sur la terre, mais que la science n’a pas encore inventorié. Êtes-vous toujours sceptique ?

— Je suis du moins, profondément intéressé.

— À la bonne heure ! Il y a un peu d’espoir dans votre cas. Au fond de vous, la raison veille. Nous allons, lentement, patiemment, essayer d’atteindre jusqu’à elle. Je laisse mon artiste américain et poursuis mon récit. Vous entendez bien que je ne pouvais abandonner l’Amazone sans avoir approfondi ma découverte. On savait à peu près de quelle direction était venu le mort. Des légendes indiennes auraient suffi à me guider, car une tradition commune à toutes les tribus riveraines attestaient l’existence d’un pays étrange. Vous avez sans doute entendu parler de Curipiri ?

— Jamais.

— Curipiri, c’est l’esprit des bois, un être malfaisant, terrible, et qu’il faut éviter. Nul ne sait exactement sa forme ni sa nature. Mais rien qu’à l’entendre nommer, on tremble d’un bout à l’autre de l’Amazone. Les tribus s’accordent toutes à placer dans la même direction le séjour de Curipiri ; et cette direction était celle d’où arrivait l’Américain. Il y avait par là un redoutable mystère : je me devais de l’éclaircir.

— Que fîtes-vous ?

J’avais rabattu de mon assurance. Cet homme massif imposait l’attention et le respect.

— Je sus vaincre la répugnance des indigènes, répugnance telle, à cet égard, qu’elle va jusqu’à leur fermer la bouche ; et par la persuasion, par des cadeaux judicieux, en y ajoutant parfois, je le concède, la menace du recours à la force, j’obtins que deux d’entre eux me servissent de guides. Après des aventures sur lesquelles je passe, au cours d’un trajet plus ou moins long, dans une direction que je n’ai pas à faire connaître, nous abordâmes enfin une région qui jamais n’a été décrite, ni d’ailleurs jamais été visitée, que par mon infortuné prédécesseur. Ayez l’obligeance de jeter un coup d’œil sur ceci.

Il me montrait une photographie du format 10 X 16.

— L’aspect défectueux de cette épreuve tient à ce qu’en descendant la rivière, notre bateau chavira, et la caisse contenant les films non développés se brisa. La plupart des films furent gâtés. Je subis de ce fait une perte irréparable, presque un désastre. Cependant, je sauvai partiellement quelques photographies, celle-ci entre autres ; et vous voudrez bien accepter cette explication de l’état dans lequel je vous la présente. On a parlé de maquillage : je ne me sens pas en humeur de discuter une pareille allégation.

La photographie, très décolorée, avait de plus, un « flou » qu’une critique mal intentionnée pouvait interpréter à sa guise. Elle représentait un morne et terne paysage où je discernai, en l’examinant bien, une plaine étageant ses arbres jusqu’à une ligne de hautes falaises qui donnaient, exactement, l’impression d’une immense cataracte vue à distance.

— L’endroit me paraît le même que dans l’esquisse de Maple White.

— C’est en effet le même. J’y découvris des traces du campement de l’artiste. Regardez ceci, maintenant.

C’était le même paysage encore, vu de plus près. La photographie, bien que très mauvaise, laissait nettement se détacher sur la masse principale l’aiguille rocheuse couronnée de son arbre.

— Décidément, je ne doute plus, dis-je.

— Autant de gagné ! répondit Challenger. Nous avançons, n’est-ce pas ? Faites-moi le plaisir d’examiner cette aiguille rocheuse. N’y remarquez-vous rien ?

— Un grand arbre.

— Et sur l’arbre ?

— Un grand oiseau.

Il me tendit une loupe.

— Oui, dis-je, l’œil collé au verre, il y a sur l’arbre un grand oiseau à bec très long, dans le genre d’un pélican.

— Compliments pour votre clairvoyance. Mais ce n’est pas un pélican. Ni un oiseau, du reste. C’est un animal dont vous saurez peut-être avec intérêt que je réussis à tuer le pareil. Grâce à quoi je rapportai une preuve, une preuve unique, sans doute, mais absolue, de mes découvertes.

— Vous l’avez donc ?

— Je l’aurais si, par malheur, ce magnifique spécimen n’avait subi le sort de mes photographies et péri dans mon naufrage. Je parvins à le saisir comme il allait disparaître dans les tourbillons des rapides ; et il m’en resta dans la main un fragment d’aile. Quand le flot me déposa inanimé sur la berge, je tenais encore entre mes doigts le misérable débris que je place devant vous.