Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/31

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accidentelles le fait de s’y être artificiellement conservés.

— Pourquoi, ayant des preuves si décisives, ne pas les soumettre aux juges compétents ?

— J’y ai bien pensé, naïf que j’étais ! fit le professeur avec amertume. Sachez seulement qu’aux premiers mots, je ne rencontrai partout que l’incrédulité, la sottise et l’envie. Je n’ai pas le goût des courbettes, Monsieur, et je ne cherche pas à prouver quand on a mis en doute ma parole. Une fois me suffit pour m’ôter tout désir de produire des preuves aussi décisives, en effet, que celles que je possède. Le sujet me devint odieux. Je refusai d’en parler. Quand des hommes comme vous, qui représentent la curiosité du public dans ce qu’elle a d’imbécile, venaient troubler ma retraite, je ne savais pas les recevoir avec une réserve digne. Je suis, j’en conviens, très vif de caractère, et, pour peu qu’on m’y pousse, enclin à la violence. Vous avez dû le remarquer.

Je me frottai l’œil en silence.

— Cela m’a valu bien des remontrances de ma femme. Mais tout homme d’honneur sentirait comme moi. Ce soir, pourtant, je veux affirmer par un bel exemple le pouvoir de la volonté sur les facultés émotives. Acceptez donc cette invitation.

Et il me remit une carte prise sur la table.

— Comme vous le verrez, M. Percival Waldron, le naturaliste populaire, doit faire, ce soir, à huit heures trente, dans la grande salle de l’Institut Zoologique, une conférence sur les Époques Terrestres. On me demande de figurer sur l’estrade et de proposer une adresse de remerciements en l’honneur du conférencier. J’aurai soin d’émettre à cette occasion quelques remarques d’ailleurs pleines de tact, mais susceptibles d’intéresser l’assistance et d’éveiller chez certains le désir d’aller un peu plus au cœur de la question. Rien d’agressif, vous m’entendez bien ; de quoi indiquer simplement qu’elle garde des profondeurs inexplorées. Je me tiendrai fortement la bride. Ainsi verrai-je si, en me domptant moi-même, j’obtiens un meilleur résultat.

— Et je puis venir ?

— Mais sans doute.

Il montrait à présent une sorte d’enjouement énorme, de cordialité massive, presque aussi impressionnante chez lui que la violence. Et ce fut une chose extraordinaire que le sourire de bienveillance qui arrondit tout d’un coup ses joues, comme deux pommes vermeilles, entre ses yeux mi-clos et sa grande barbe noire.

— De toute façon, venez. La présence d’un allié dans la salle, si désarmé, si parfaitement ignorant que je le sache, me soutiendra. Il y aura, je présume, beaucoup de monde, car Waldron, tout charlatan qu’il est, a une clientèle considérable. Mais je vous ai donné plus de temps que je ne pensais, Monsieur Malone. Nul n’a le droit de monopoliser ce qui appartient à tout le monde. Je vous verrai volontiers à la séance de ce soir. Quant aux renseignements que vous tenez de moi, il est entendu que vous n’en ferez aucun usage.

— Cependant, mon chef de service, Mr. Mc Ardle, ne manquera pas de me questionner.

— Dites-lui ce qui vous passera par la tête, et notamment ceci, dont vous pouvez certifier l’évidence, que, s’il m’envoie un autre de vos confrères, je reconduirai l’importun à coups de cravache. Mais je me fie à vous pour que rien de ce que je vous ai dit ne soit imprimé. Allons, à ce soir, huit heures trente, grande salle de l’Institut Zoologique.

Il me congédiait du geste. Et j’emportai la vision d’un ballonnement de joues rouges entre une barbe bleue onduleuse et deux yeux intolérants.

CHAPITRE V


« La question ! »


Par le double effet de la secousse physique qui avait marqué mon premier entretien avec le professeur Challenger et de la secousse mentale qui suivit le second, je me retrouvai assez déprimé dans Enmore Park. Sous mon crâne douloureux, s’agitait cette seule pensée que je venais d’entendre des choses vraies, d’une importance capitale et qui me fourniraient, quand Challenger le voudrait bien, d’inappréciable copie pour la Gazette. Un taxi-cab stationnait au bout de la chaussée. Je m’y précipitai et me fis conduire tout droit au bureau. Mc Ardle était, comme toujours, à son poste.

— Eh bien, fit-il avec curiosité, quoi de neuf ? M’est avis qu’on revient de la bataille, jeune homme. Ne me dites pas qu’il a pris l’offensive.

— Nous avons eu d’abord une petite difficulté.

— Naturellement ! Et ensuite ?