Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/59

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galopades que lord Roxton jugea, au bruit, devoir être celles de quelque bétail sauvage. À la tombée de la nuit, nous retrouvâmes enfin l’air libre, et, rompus de fatigue, nous dressâmes tout de suite le camp.

Le jour du lendemain nous vit sur pied de bonne heure. Nouveau changement à vue. Derrière nous se dressait le mur de bambous, aussi net que s’il eût suivi le cours d’une rivière ; devant s’étendait une plaine légèrement inclinée, que ponctuaient des bouquets de fougères arborescentes, et qui finissait en dos de baleine. Nous en atteignîmes l’extrémité vers le milieu du jour, pour rencontrer ensuite une vallée peu encaissée qui se relevait en pente douce jusqu’à une ligne de mamelons. Comme nous gravissions le premier, un incident se produisit dont je me garderai d’apprécier l’importance.

Le professeur Challenger marchait en avant-garde avec deux de nos indigènes. Soudain il s’arrêta, et d’un air très excité nous montra un point sur sa droite. Nous vîmes alors, à la distance d’environ un mille, une espèce d’énorme oiseau sombre battre lentement des ailes au ras du sol, s’envoler très bas et très droit, comme en glissant, et se perdre dans les fougères.

— L’avez-vous vu ? cria Challenger, exultant ; Summerlee, l’avez-vous vu ?

Summerlee, les yeux dilatés, regardait l’endroit où l’animal venait de disparaître.

— Que prétendez-vous que c’était ? demanda-t-il.

— Autant que je puisse croire, un ptérodactyle !

Summerlee éclata de rire.

— Un ptéro… un ptéro-sornette ! C’était une cigogne, si jamais j’en vis une !

Challenger ne répondit pas. La fureur l’étouffait. Il se contenta de secouer son paquet sur son dos et poursuivit sa route. Cependant, lord Roxton se rapprocha de moi. Je fus frappé de sa gravité insolite. Il avait son kodak à la main.

— J’ai pu le photographier avant qu’il ne disparût entre les arbres. Je ne me risque pas à vous dire quelle espèce d’animal c’était, mais je gagerais sur ma réputation de chasseur que je n’ai jamais vu un oiseau de cette sorte.

Sommes-nous vraiment sur la lisière de l’inconnu ? Touchons-nous à ce monde nouveau dont nous parle notre chef ? Je vous livre l’incident pour ce qu’il vaut. Il ne s’est pas reproduit, et je n’ai plus rien à vous signaler de notable, sinon que nous voici au lieu de notre destination.

Une fois franchi, en effet, le deuxième échelon de collines basses, nous eûmes sous les yeux une plaine irrégulière plantée de palmiers, et, tout au bout, une longue ligne de falaises : celle que m’avait montrée le tableau de Maple White. Elle se déroule devant moi à l’instant où j’écris, et je ne peux pas ne pas croire qu’elle ne soit la même. Au point le plus proche, elle se trouve a sept milles environ de notre campement ; mais elle s’infléchit en fuyant vers l’horizon. Challenger se prélasse comme un paon qui a eu le prix au concours et Summerlee se renferme dans un silence encore sceptique. Un jour de plus lèvera tous nos doutes. Je profite de ce que José, qui a eu le bras percé par un bambou, veut absolument s’en aller, pour lui confiera tout hasard cette lettre, qu’une prochaine suivra dès que le permettront les circonstances. J’y joins une carte sommaire de la région que nous avons parcourue : elle aidera peut-être à la compréhension du récit.



CHAPITRE IX


« Qui aurait prévu cela ? »


Il nous arrive une chose terrible. Qui aurait prévu cela ? Ce que je ne prévois pas, en tous cas, c’est la fin de nos ennuis. Nous voilà menacés d’une perpétuelle relégation dans ce lieu étrange et inaccessible ! Mes esprits confondus ont peine à considérer le présent et l’avenir. L’un me paraît effroyable et je vois l’autre tout noir.

Jamais homme ne s’est trouvé dans une extrémité pareille. Inutile d’ailleurs que je vous dise notre situation géographique et que je demande du secours à nos amis ; supposé qu’on pût nous en envoyer, notre destin serait, je présume, depuis longtemps accompli quand le secours arriverait en Amérique.

Nous sommes, à vrai dire, aussi loin de toute assistance humaine que si nous étions dans la lune. Ou nous succomberons, ou nous triompherons par nous-mêmes. J’ai pour compagnons trois hommes remarquables, trois hommes d’une grande puissance intellectuelle et d’un courage à toute épreuve. Je ne fonde d’espoir que sur eux. J’ai besoin de regarder leurs visages impassibles pour entrevoir une lueur dans nos ténèbres. J’aime à croire qu’au dehors je montre le même détache-