Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/61

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ment qu’eux ; au dedans, je suis rempli d’appréhension.

Je viens au détail des événements d’où sortit la catastrophe.

Ma dernière lettre nous laissait à quelque sept milles d’une ligne de falaises rougeâtres qui circonscrivent sans nul doute le plateau dont parlait le professeur Challenger. À mesure que nous en approchions, elles me semblèrent, par endroits, plus hautes qu’il ne l’avait dit, car elles s’élevaient pour le moins à mille pieds. Et elles présentaient cette succession de stries qui, sans erreur, caractérisent si curieusement les formations basaltiques, par exemple les rochers de Salisbury à Édimbourg. On reconnaissait à leur sommet les signes d’une végétation luxuriante. Derrière les buissons du bord se pressaient des masses de grands arbres. Mais nous ne distinguions aucune apparence de vie.

Ce soir-là, nous établîmes notre tente dans un lieu désolé, au pied même de la falaise, dont la muraille défiait l’ascension : car, verticale au départ, elle s’évasait en surplomb à sa partie supérieure. Non loin de nous se détachait la mince aiguille rocheuse que je crois avoir déjà mentionnée. C’est comme une flèche d’église dressant, au niveau même du plateau dont la sépare un ravin, sa pointe surmontée d’un arbre. La falaise, à l’endroit où elle confronte l’aiguille, est relativement basse comme elle et ne doit guère atteindre qu’une hauteur de cinq ou six cents pieds.

— C’est là, dit le professeur Challenger, en nous désignant l’arbre, qu’était perché le ptérodactyle. Je gravis l’aiguille à moitié avant de le tirer. Je crois d’ailleurs qu’un montagnard de ma trempe arriverait à se hisser jusqu’à la pointe, ce qui, bien entendu, ne le rapprocherait pas du plateau.

Au moment où Challenger nommait le ptérodactyle, je regardai Summerlee. Pour la première fois, son scepticisme me parut tout près de faire amende honorable. Nul ricanement ne tirait le fil de ses lèvres ; mais il avait un air contraint, intéressé, surpris. Challenger s’en aperçut comme moi, et savourant l’avant-goût de la victoire :

— Naturellement, fit-il avec sa légèreté habituelle, le professeur Summerlee comprendra que, quand je parle de ptérodactyle, je veux dire une cigogne, une cigogne de l’espèce sans plumes, avec une peau de cuir, des ailes membraneuses et des mâchoires armées de dents.

Et grimaçant, clignant de l’œil, saluant, il n’eut de cesse que son collègue ne tournât les talons.

Le matin, après avoir frugalement déjeuné de café et de manioc, car il nous fallait être ménagers de nos provisions, nous tînmes un conseil de guerre pour discuter le meilleur moyen de gagner le plateau.

Challenger présidait avec la pompe d’un lord-chef de justice. Qu’on l’imagine assis sur un roc, son absurde canotier de petit garçon juché derrière sa tête, son regard impérieux nous dominant encore par-dessous ses paupières basses, sa grande barbe noire se trémoussant, tandis que, lentement, il nous exposait la situation et ses conséquences.

Nous l’écoutions, rangés tous trois en contre-bas : Summerlee, digne et réservé, au bout de son éternelle pipe ; lord Roxton, effilé comme une lame de rasoir, souple, nerveux, appuyé sur son rifle, et ne détachant pas de l’orateur le regard passionné de ses prunelles d’aigle ; moi, jeune, recuit par le soleil, fortifié par la vie libre et la marche. Derrière nous faisaient cercle les deux métis au teint basané et la petite troupe d’Indiens. Cependant par-dessus les gigantesques pilastres de basalte rouge, le but de nos efforts se proposait à nos yeux.

— Je n’ai pas besoin de vous dire, expliquait Challenger, que j’ai naguère tenté par tous les moyens de gravir la falaise. Où je n’ai pas réussi malgré la pratique que j’ai de la montagne, je doute que personne eût été plus heureux que moi. Je n’avais alors aucun instrument d’escalade ; j’ai eu soin cette fois de m’en munir, et cela me donne toujours la certitude d’arriver au sommet de l’aiguille. Quant à la falaise, aussi loin qu’elle présente cette bordure en saillie, elle est infranchissable. Pressé, lors de ma première visite, par l’approche de la saison humide et la crainte de voir finir mes provisions, je ne pus la reconnaître que sur une longueur de six milles et n’arrivai pas à y découvrir une voie d’accès vers le plateau. Que faire ?

— Je ne vois qu’un parti rationnel, dit Summerlee : si vous avez exploré l’est, allons vers l’ouest, et cherchons un point praticable.

— Fort bien pensé, approuva lord Roxton. Il y a gros à parier que le plateau n’a pas une grande étendue ; nous en ferons le tour jusqu’à ce que nous trouvions un chemin pour y monter, ou nous reviendrons à notre point de départ.