Page:Dupuy - La vie d'Évariste Galois.djvu/51

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


sévit avec le plus d’intensité, il fut l’objet d’une mesure de bienveillance motivée par le mauvais état de sa santé. On le fit sortir de la prison le 16 mars, et on l’envoya dans une maison de santé de la rue de Lourcine. Mais il était marqué par le sort et cette bienveillance même fut cause de sa perte. Chez M. Faultrier il fut prisonnier sur parole, et noua l’intrigue d’amour au bout de laquelle il rencontra la mort. Si j’en crois une allusion de Raspail, Galois aurait livré son cœur vierge à quelque coquette de bas étage. La police n’était point derrière elle, comme l’ont cru les parents de Galois, sans quoi le soupçonneux écrivain n’eût pas manqué d’y faire allusion. L’enfant, qui déclarait à Sainte-Pélagie qu’il n’aimerait qu’une Tarpéia ou une Gracque, se donna tout entier à sa première passion avec sa violence ordinaire de sentiments, et finit par y trouver la même amertume dont il avait été déjà abreuvé tant de fois. Il eut a ce sujet une correspondance avec son ami Chevalier qui s’était retiré à Ménilmontant, où il partageait avec l’éloquent Barrault le service du cirage des bottes[1]. Chevalier essayait sans doute d’attirer Galois dans la retraite où lui-même goûtait la paix du cœur ; il en recevait des réponses comme cette lettre navrante datée du 25 mai :


Mon bon ami, il y a du plaisir être triste pour être consolé ; on est vraiment heureux de souffrir quand on a des amis. Ta lettre, pleine d’onction apostolique, m’a apporté un peu de calme. Mais comment détruire la trace d’émotions aussi violentes que celles où j’ai passé ?

Comment se consoler d’avoir épuisé en un mois la plus belle source de bonheur qui soit dans l’homme, de l’avoir épuisée sans bonheur, sans espoir, sûr qu’on est de l’avoir mise à sec pour la vie ?

Oh ! venez après cela prêcher la paix ! Venez demander aux hommes qui souffrent d’avoir pitié de ce qui est ! Pitié, jamais ! Haine, voilà tout. Qui ne la ressent pas profondément, cette haine du présent, n’a pas vraiment l’amour de l’avenir.

Quand la violence ne serait pas une nécessité dans ma conviction, elle le serait dans mon cœur. Je ne veux pas avoir souffert sans me venger.

À part cela, je serais des vôtres.

Mais laissons cela ; il y a des êtres destinés peut-être à faire le bien, mais à l’éprouver, jamais. Je crois être du nombre.

  1. Journal de Paris.