Page:Dupuy - La vie d'Évariste Galois.djvu/52

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Tu me dis que ceux qui m’aiment doivent m’aider à aplanir les difficultés que m’offre le monde. Ceux qui m’aiment sont, comme tu le sais, bien rares. Cela veut dire, de ta part, que tu te crois, quant à toi, obligé à faire de ton mieux pour me convertir. Mais il est de mon devoir de te prévenir, comme je l’ai fait cent fois, de la vanité de tes efforts.

J’aime à douter de ta cruelle prophétie quand tu me dis que je ne travaillerai plus. Mais j’avoue qu’elle n’est pas sans vraisemblance. Il me manque, pour être un savant, de n’être que cela. Le cœur chez moi s’est révolté contre la tête ; je n’ajoute pas comme toi : « C’est bien dommage. »

Pardon, pauvre Auguste, si j’ai blessé ta susceptibilité filiale en te parlant lestement de l’homme à qui tu t’es dévoué[1]. Mes traits contre lui ne sont pas bien acérés, et mon rire n’a rien d’amer. C’est beaucoup de ma part, dans l’état d’irritation où je suis.

J’irai te voir le 1er juin. J’espère que nous nous verrons souvent pendant la première quinzaine de juin. Je partirai vers le 15 pour le Dauphiné.

Tout à toi.

É. Galois.

En relisant ta lettre, je remarque une phrase où tu m’accuses d’être enivré par la fange putréfiée d’un monde pourri qui me souille le cœur, la tête et les mains.

Il n’y a pas de reproches plus énergiques dans le répertoire des hommes de violence.

De l’ivresse ! Je suis désenchanté de tout, même de l’amour de la gloire. Comment un monde que je déteste pourrait-il me souiller ? Réfléchis bien[2].


Ainsi, quatre jours avant le duel où il fut blessé mortellement, il était las de son amour, et plus désespéré, plus violent que jamais ; mais il était libre, puisqu’il se proposait d’aller à Ménilmontant le 1er juin et de partir pour le Dauphiné le 15. Quel est l’incident qui détermina ce duel ? On ne sait. Son cousin, M. Gabriel Demante, m’a écrit qu’à un dernier rendez-vous, Galois se serait trouvé en présence d’un prétendu oncle et d’un prétendu fiancé, et que chacun d’eux l’aurait provoqué en duel. Mais cette version n’est pas du tout conciliable avec celle que Raspail indique par quelques mots rapides : « Je n’aime pas les femmes, et il me semble que je ne pourrais aimer qu’une Tarpéia ou une Gracque, et, vous l’entendrez dire, je mourrai

  1. Sans doute le père Enfantin.
  2. Revue encyclopédique.