Page:Dupuy - La vie d'Évariste Galois.djvu/53

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en duel, à l’occasion de quelque coquette de bas étage ; pourquoi pas ? puisqu’elle m’invitera à venger son honneur qu’un autre aura compromis. » Raspail devait, comme tous les patriotes, savoir exactement ce qui s’était passé, et il n’aurait pas mis cette prophétie dans la bouche de son Zanetto si l’histoire de l’oncle et du fiancé avait été vraie. La tradition de la famille a, je crois, été créée presque de toutes pièces par Alfred Galois, le frère d’Évariste, qui n’avait que dix-huit ans en 1832[1], et qui, par amour et par admiration pour son frère, crut toute sa vie qu’il avait été victime de la police personnelle du roi. D’après Alfred Galois le duel n’aurait pas été vraiment loyal : Évariste, chétif et myope, aurait eu affaire à de véritables spadassins soudoyés pour le tuer ; il aurait d’abord tiré en l’air, puis il aurait été blessé mortellement par la première balle de son premier adversaire. On sent aisément dans tout cela l’invention romanesque : les choses se sont passées bien plus simplement. Rien n’était plus fréquent alors que les duels chez les républicains, les patriotes : ils se piquaient de gentilhommerie en tout, aussi bien dans leur conduite privée que dans leur conduite politique, et l’une des conséquences de cet oubli complet de soi-même, qui fait leur noblesse devant l’histoire, était la facilité avec laquelle, souvent pour de très légers motifs, ils se rendaient sur le terrain. Or, d’après Galois lui-même, c’est à deux patriotes qu’il eut affaire et, toujours d’après lui, ceux-ci étaient les dupes d’une infâme coquette : ils étaient de bonne foi. Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, dit expressément que l’un d’eux était Pécheux d’Herbinville, l’un des acquittés du procès des Dix-neuf, et que c’est lui qui blessa Galois. Or Pécheux n’était certainement pas un faux frère : tous les hommes de la police qui s’étaient glissés dans les sociétés secrètes sous le règne de Louis-Philippe, furent démasqués en 1848, lorsque Caussidière prit la préfecture de police, témoin Lucien de La Hodde. Si Pécheux avait été suspect, il n’aurait pas alors été nommé conservateur du château de Fontainebleau. Il faut donc absolument écarter l’idée de l’intervention de la police et du duel déloyal, de l’assassinat. On a dit encore que Galois avait été abandonné sur le terrain, même par ses témoins : cela non plus n’est pas vrai-

  1. Né le 17 décembre 1814. (Archives du Bourg-la-Reine.)