Page:Durkheim - L'Allemagne au-dessus de tout.djvu/23

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explique comment Frédéric le Grand s’est montré injuste pour le grand Florentin. Mais, en réalité, c’était un des précurseurs des temps modernes. « C’est lui qui a exprimé cette idée que, quand il s’agit du salut de l’État, on n’a pas à se préoccuper de la pureté des moyens employés. Qu’on sauve d’abord l’État, et tout le monde ensuite approuvera les moyens dont on s’est servi [1]. » C’est lui qui a affranchi l’État de l’Église et qui a le premier proclamé ce principe fondamental de toute vie politique : Der Staat ist Macht, l’État est Puissance [2].

Toutefois, Treitschke, tout en reprenant à son compte le machiavélisme, s’efforce, par quelques concessions apparentes, de le rendre plus acceptable à la conscience morale contemporaine.

Il n’admet pas que, d’une manière générale, l’État doive ne tenir aucun compte de la morale. « Il saute aux yeux, dit-il, que l’État, ayant pour fonction de concourir à l’éducation de l’humanité, est nécessairement soumis à la loi morale. » À lire ces lignes, on pourrait croire que le principe de l’immoralisme politique se trouve, par cela même, abandonné. En réalité, tout autre est la portée de cette proposition. Poursuivons, en effet, notre lecture :

« On parle à la légère, quand on déclare que la reconnaissance et la générosité ne sont pas des vertus politiques... Voyez le traité de paix de 1866 (avec l’Autriche). C’est le plus généreux que jamais un État ait conclu après une victoire éclatante. Nous n’avons pas pris un seul village à l’Autriche, bien que nos compatriotes de Silésie eussent désiré avoir tout au moins Cracovie, point où se croisent plusieurs voies de communication. Mais, pour que, dans l’avenir, une alliance fût possible entre les deux États, il ne fallait pas ajouter de mortifications nouvelles à celle qui résultait de la défaite. Ce fut une habileté en même temps qu’un acte de générosité [3]. »

Si donc l’État doit respecter la morale, ce n’est pas qu’à

  1. I, p. 89.
  2. I, p. 90.
  3. I, p. 96.