Page:Fagus - Respecte ta main, 1905.djvu/6

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elle y prit l’écœurement de l’effort avec l’impuissance à le surmonter. A cette matière jusqu’alors passive en effet, mais passive à la façon d’une matrice qu’elle représente, elle communiqua, oui, une manière de vie monstrueuse et triste ; mais il apparaît que c’est sa propre vigueur, sa propre vie qu’elle lui déverse, tellement qu’elle s’est faite, elle à son tour, une espèce de machine qui végète à la façon de quelque automate déréglé. Elle a tué l’effort, unique raison de vivre et la vie même, et ainsi elle-même elle s’est tuée. Vertige ! c’est à ce moment qu’elle s’enivre de sa superbe misère ; que l’homme soit une main elle ne le supporte plus, elle qui n’a plus de mains ; elle le veut un pur esprit ; ses machines à l’infernale dextérité à sa place travaillent, font à sa place de l’art, et tout le reste, et le pur esprit pendant ce temps s’adonne à la politique, aux paresses lucratives, aux honorifiques bassesses. Que dis-je ! la grosse matérialiste a réussi à s’inventer un oripeau immatériel ; elle se frontonne du titre d’intellectuelle : ainsi les sauvages se blasonnaient de plumes et de verroteries. Pauvre intelligence, « accident heureux » dont on ne sait au fond en quoi consiste le misérable trésor, sinon en quelque moignon de main par quoi nous nous efforçons à tâtons de happer une bribe des choses spirituelles, et combien inférieure à l’autre main, notre main manuelle de travailleurs, dont hérita le brutal ergot d’acier des machines accroupies. Et il en va ainsi de bas en haut, de haut en bas, partout.

Elle s’enivre de cela ! elle s’enivre de son intelligence ! Elle halète sur cette délétère niaiserie qu’un menuisier, ou bien un peintre, un orfèvre, éprouve aussi pareillement qu’un professeur la nécessité de pratiquer l’orthographe, et qu’une fois imbu de grec, oh alors, il imagera nécessairement le plus intelligent, le plus expert, le plus heureux des menuisiers, le plus heureux des hommes, et le menuisier le croit ! (Elle dispense les journalistes qui la prônent de connaître le français.) Le menuisier le croit ; déjà lourde sa main que la machine met en grève, et lourde sa cervelle que l’alcool frelaté des mots soûle, il n’apprend pas davantage la vaine grammaire des mots, et chaque heure davantage désapprend la grammaire