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LETTRES DE JEUNESSE

pas pour voyager, mais pour t’enfermer au cœur de Paris, dans cette brume et dans ce froid, et mener enfin pendant quelque temps la vraie vie solitaire d’homme de lettres. Cette vie a bien des douceurs et vaut bien celle que nous venons chercher si loin de notre pays. Je le sens de plus en plus, l’esprit a des soleils plus beaux que ceux de tout l’Orient.

« Pauvre vieux, pauvre vieux… pense encore à la pâle figure de ta mère entrevue dans la froide salle du chemin de fer (1) ; va-t’en, grignotant tes petits pains de seigle dans les brumeuses rues de Paris, impose-toi des peines, fais-toi stoïque, exagère-toi tes douleurs afin de fortifier d’autant plus ta volonté, fais-toi martyr^ afin de devenir vraiment fort.

« Nous travaillons tous trois beaucoup, c’est-à-dire que nous ne perdons pas un moment de nos journées. Je continue mon tableau de la rue des Koulougli. En voici la première idée, elle n’est que peu modifiée (2). Toutes les figures seront faites d’après nature afin qu’elles soient à peu près correctes et qu’elles aient autant que possible un cachet reconnaissable d’authenticité. J’ai déjà fait d’après des modèles divers cinq ou six études peintes ou pochades et un assez grand nombre de dessins grands ou petits. C’est faible ; mais pour moi c’est le début, il n’y a pas à me plaindre, je crois qu’ils ont sinon du caractère, abstraitement parlant, du moins le caractère de la nature. Je ne te dirai pas que je suis content, tu sais que je ne puis l’être. Mais j’espère et ne me repens pas, bien au contraire. « Je fais les études que je m’étais précisément promis de faire, et je sens que j’apprends beaucoup. Mon

(1) Mme du Mesnil était allée faire en Saintonge un séjour de quelque durée.

(2) Un croquis de ce tableau accompagnait la lettre.