Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/163

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— Il y en aura encore un, supérieur à celui-ci.

— Tu veux dire plus misérable, répondit la voix de la terre. Oh ! finis, pour le bien de tes créatures ; puisque tu as manqué jusqu’à présent toutes tes œuvres, au moins ne fais rien désormais.

— Si, si, répondit la voix du ciel, les autres hommes se sont plaints de leur faiblesse et de leurs passions ; celui-la sera fort et sans passions. Quant à son âme…

Ici la voix de la terre se mit à rire d’un rire éclatant, qui remplit l’abîme de son immense dédain.


II


Le duc Arthur d’Almaroës était alchimiste, ou du moins il passait pour tel, quoique ses valets eussent remarqué qu’il travaillait rarement, que ses fourneaux étaient toujours cendre et jamais brasier, que ses livres entr’ouverts ne changeaient jamais de feuillet ; néanmoins il restait des jours, des nuits et des mois entiers sans sortir de son laboratoire, plongé dans de profondes méditations, comme un homme qui travaille, qui médite. On croyait qu’il cherchait l’or, l’élixir de longue vie, la pierre philosophale. C’était donc un homme bien froid au dehors, bien trompeur d’apparence : jamais sur ses lèvres ni un sourire de bonheur ni un mot d’angoisse, jamais de cris à sa bouche, point de nuits fiévreuses et ardentes comme en ont les hommes qui rêvent quelque chose de grand ; on eût dit, à le voir ainsi sérieux et froid, un automate qui pensait comme un homme.

Le peuple (car il faut le citer partout, lui qui est devenu maintenant le plus fort des pouvoirs et la plus sainte des choses, deux mots qui semblent incompatibles si ce n’est à Dieu : la sainteté et la puissance), le peuple donc était persuadé que c’était un sorcier, un