Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/164

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démon, Satan incarné. C’était lui qui riait, le soir, au détour du cimetière, qui se traînait lentement sur la falaise en poussant des cris de hibou ; c’était lui que l’on voyait danser dans les champs avec les feux follets ; c’était lui dont on voyait, pendant les nuits d’hiver, la figure sombre et lugubre planant sur le vieux donjon féodal, comme une vieille légende de sang sur les ruines d’une tombe.

Souvent, le soir, lorsque les paysans assis devant leurs portes se reposaient de leur journée en chantant quelque vieux chant du pays, quelque vieil air national que les vieillards avaient appris de leurs grands-pères et qu’ils avaient transmis à leurs enfants, qu’on leur avait appris dans leur jeunesse et que jeunes ils avaient chanté sur le haut de la montagne où ils menaient paître leurs chèvres, alors, à cette heure de repos où la lune commence à paraître, où la chauve-souris voltige autour du clocher de son vol inégal, où le corbeau s’abat sur la grève, aux pâles rayons d’un soleil qui se meurt, à ce moment, dis-je, on voyait paraître quelquefois le duc Arthur.

Et puis on se taisait quand on entendait le bruit de ses pas, les enfants se pressaient sur les mères et les hommes le regardaient avec étonnement ; on était effrayé de ce regard de plomb, de ce froid sourire, de cette pâle figure, et si quelqu’un effleurait ses mains, il les trouvait glaciales comme la peau d’un reptile.

Il passait vite au milieu des paysans silencieux à son approche, disparaissait promptement et se perdait à la vue, rapide comme une gazelle, subtil comme un rêve fantastique, comme une ombre, et peu à peu le bruit de ses pas sur la poussière diminuait et aucune trace de son passage ne restait derrière lui, si ce n’est la crainte et la terreur, comme la pâleur après l’orage.

Si quelqu’un eût été assez hardi pour le suivre dans sa course ailée, pour regarder où tendait cette course,