Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/165

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il l’eût vu rentrer dans le vieux donjon en ruines, autour duquel nul n’osait approcher le soir, car on entendait des bruits étranges qui se perdaient dans les meurtrières des tours, et, la nuit, il s’y promenait régulièrement un grand fantôme noir, qui étendait ses larges bras vers les nues et qui de ses mains osseuses faisait trembler les pierres du château, avec un bruit de chaînes et le râle d’un mourant.

Eh bien, cet homme qui paraissait si infernal et si terrible, qui semblait être un enfant de l’enfer, la pensée d’un démon, l’œuvre d’un alchimiste damné, lui dont les lèvres gercées semblaient ne se dilater qu’au toucher frais du sang, lui dont les dents blanches exhalaient une odeur de chair humaine, eh bien, cet être infernal, ce vampire funeste n’était qu’un esprit pur et intact, froid et parfait, infini et régulier comme une statue de marbre qui penserait, qui agirait, qui aurait une volonté, une puissance, une âme enfin, mais dont le sang ne battrait point chaleureusement dans les veines, qui comprendrait sans sentir, qui aurait un bras sans une pensée, des yeux sans passion, un cœur sans amour.

Arrière aussi tout besoin de la vie, toute réalité matérielle ! tout pour la pensée, pour l’extase, mais une extase vague et indéfinie, qui se baigne dans les nuages, qui se mire dans la lune et qui tient de l’instinct et de la constitution, comme le parfum à la fleur.

Sa tête était belle, son regard était beau, ses cheveux étaient longs et s’ondulaient merveilleusement sur ses épaules en longs flots d’azur, lorsqu’il se penchait et se repliait lui-même sur son dos aux formes allongées, et dont la peau argentée d’un reflet de neige était douce comme le satin, blanche comme la lune.

Les autres créatures avaient eu avant lui des passions, un corps, une âme, et ils avaient agi tous pêle-