Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/205

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II


— Contez-nous votre voyage au Brésil, mon cher ami, disait par une belle soirée du mois d’août Mme de Lansac à son neveu Paul, cela amusera Adèle. Or Adèle était une jolie blonde, bien nonchalante, qui se pendait à son bras, dans les allées sablées du parc.

M. Paul répondit :

— Mais, ma tante, j’ai fait un excellent voyage, je vous assure.

— Vous me l’avez déjà dit.

— Ah ! fit-il.

Et il se fut. Le silence des promeneurs dura longtemps et chacun marchait sans penser à son voisin, l’un effeuillant une rose, l’autre remuant de ses pieds le sable des allées, un troisième regardant la lune à travers les grands ormes, que leurs branches entr’écartées laissaient apparaître limpide et calme.

Encore la lune ! mais elle doit nécessairement jouer un grand rôle, c’est le sine qua non de toute œuvre lugubre, comme les claquements de dents et les cheveux hérissés ; mais enfin, ce jour-là, il y avait une lune.

Pourquoi me l’ôter, ma pauvre lune ? Ô ma lune, je t’aime ! tu reluis bien sur le toit escarpé du château, tu fais du lac une large bande d’argent, et à ta pâle lueur chaque goutte d’eau de la pluie qui vient de tomber, chaque goutte d’eau, dis-je, suspendue au bout d’une feuille de rose, semble une perle sur un beau sein de femme. Ceci est bien vieux ! mais coupons là et revenons à nos moutons, comme dit Panurge.

Cependant, dans cette nonchalance affectée, dans cet abandon rêveur de cette grande fille, dont la taille se penche si gracieusement sur le bras de son cousin,