Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, III.djvu/164

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un baiser ; elle connaît les philtres qui font aimer et les boissons qui font mourir, les mères en épouvantent leurs fils et les rois languissent pour elle d’amour.

Afin de reconstruire en entier ce souvenir perdu, il rêvait tout le jour à la folie de Salomon, aux jardins de Sémiramis, à la galère qui fuyait à Actium, à la lampe fumeuse de Messaline et à son capuchon de couleur fauve ; il méditait les mystères de l’Atrium avec la colère de Juvénal, et les orgies de l’empire dans la haute phrase de Tacite.

Dédaigneuse et discrète, blanche et fardée, la tête raide dans sa fraise à la Médicis, il vint ensuite à aimer aussi la grande dame du XVIe siècle, qui lit la reine de Navarre, va rire à Montfaucon en voyant le corps des pendus ; c’est l’amie de Brantôme, l’honneste damoiselle qui aime les mascarades, les pastilles à la vanille, les gants de Florence, parle italien d’une façon doucereuse, et raffole en secret de quelque jeune page du roi, qu’elle débauchera bientôt et puis qu’elle tuera par jalousie, à moins qu’elle ne s’empoisonne de désespoir.

Il chercha encore dans les romans du siècle dernier, dans les livres à tranches rouges et dans les brochures anonymes couvertes en gros papier gris, les histoires des libertins gaillards de Dancourt et des veuves suspectes teneuses de lansquenets ; il fréquenta fort les comédiennes du temps de la vieille comédie, les demoiselles à taille mince et à larges paniers, petites perfides au teint de rose qui ruinaient les traitants pour quelque bel esprit râpé qui leur faisait des vers ; il fallait leur donner un gros cocher poudré, un attelage tous les six mois et un hôtel sur le boulevard. C’est du milieu de ce monde-là pourtant, entre le priapisme de Piron et les fadeurs de M. de Bernis, que l’on fit Desgrieux pleurant aux genoux de Manon, et que Jean-Jacques écrivait sa nuit chez Mme d’Epinay.