Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/211

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pas croire que cette image s’animait pour moi ? Ah ! Pitié, seigneur, pour cette faute nouvelle ! Il assujettit l’image à la muraille. Toutes ces choses excitent la dévotion d’une manière trop déchirante. Il se relève et marche agité ; il s’arrête.

ANTOINE.

Il m’a été doux, l’instant où j’ai cru qu’elle me souriait !

LA VOIX.

Et elle t’a souri vraiment, car pour lui plaire n’es-tu pas humble, chaste et fort ?

ANTOINE.

Moi ?

LA VOIX.

Oui ! Tu n’as pas été curieux de porter une robe traînante, d’avoir des disciples, et des applaudissements à ton passage ; jamais seulement tu n’as senti l’odeur des femmes ; tu as dédaigné les festins, les joueuses de uitare, les liqueurs grasses dans les coupes vermeilles, et les chacals qui rôdent autour des sépulcres ne voudraient pas de ce que tu manges. Quelle force il t’a fallu pour en venir là !

ANTOINE.

Il est vrai, j’ai pensé que le coeur s’abîme aux vanités de l’esprit, et je suis venu au désert afin d’éviter les troublesde la vie, les chagrins qui damnent, le rire pétillant que les femmes, le soir, ont sur les portes ; j’accable mon corps de supplices pour qu’il me soit plus doux.

LA VOIX.

Maîtresse de lui, ton âme plane au-dessus, et, dans une secousse dernière, quand elle s’en détachera tout à fait (comme celle des prophètes et des saints) à peine si cette rupture sera sentie. Des ombres vagues glissent sur les rochers, la lampe brûle, la nuit est close.