Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/212

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ANTOINE.

En effet, souvent il me semble que je n’ai plus de corps.

LA VOIX.

Quelle force il t’a fallu pour en venir là !

ANTOINE.

Il est vrai, rien de ce qui charme les autres ne m’a séduit ; l’empereur m’a envoyé des lettres que je n’ai pas même voulu lire, et Athanase s’est dérangé pour me voir. Le Cochon à part. Vautré dans ma fange, je m’y délecte tout le jour ; puis, séchée sur mon corps, elle me fait une cuirasse contre les moucherons ; je mire dans l’eau des mares ma robuste figure, j’aime à me voir, je dévore tout, depuis les immondices jusqu’aux serpents ; les chevreuils n’ont pas les pattes plus minces, et sur mes yeux tombent mes oreilles pendantes, recourbées comme des parasols. De mon groin mobile, dans les sables chauds c’est moi qui vais déterrant la truffe de Lybie et qui écrase sous mes molaires sa chair savoureuse. Je dors, je fiente à mon aise, je digère tout ; d’aplomb sur mes sabots fendus, je porte mon gros ventre, et j’ai tout le long de la peau de bons poils durs. La Voix devenant plus forte. Noé s’est enivré, Jacob a menti, Moïse a douté, Salomon a failli, st Pierre a renié, mais toi ?

ANTOINE.

Avec quoi m’enivrerais-je ? à qui mentirais-je ? Si je doutais, je ne serais pas là ; si j’ai failli, c’est moins que personne, et jamais je n’ai renié le seigneur.

LA VOIX.

Aussi, Balasius, on le sait, a péri selon tes menaces.