Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/235

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


dans des paniers les fleurs qu’elles ont cueillies pour l’autel. La Logique. C’eût été une façon de vivre heureuse, grasse, sainte et pacifique ; gras jusqu’à l’aine, tu aurais vécu dans la béatitude.

ANTOINE

soupirant. Oui ! Les Péchés l’un après l’autre redisent avec des intervalles. Oui ! … oui ! … oui ! … La Logique. Et considère ta vie maintenant.

ANTOINE.

Ah ! Ce n’est pas une vie, je le sais, une agonie plutôt. J’ai bien eu, il est vrai, des éclairs de joie suprême où, transporté comme sur des ailes, j’avais quitté la terre, mais qu’ils ont été rares ces moments-là ! La Logique. Es-tu sûr qu’ils aient été si bons ? Sans doute le souvenir t’abuse ; le bonheur passé, quand on tourne la tête pour le revoir, baigne toujours sa cime dans une vapeur d’or et semble toucher les cieux, comme les montagnes qui, sans en être plus hautes, allongent leur ombre au crépuscule.

ANTOINE

se met à pleurer. Peut-être ! Mais plus tristes revenaient les jours suivants, et le seigneur pourtant ne m’a pas été prodigue : moi qui n’avais d’oreilles que pour sa voix, qui n’ouvrais les yeux que pour sa clarté, il m’a privé de sa parole, il ne m’a pas donné sa lumière. Que je l’ai attendue pourtant ! Comme je l’attends encore ! Que faut-il donc, seigneur, est-ce l’amour ? Mais j’aime, j’aime d’un désir enflammé, d’une ardeur transportante ; est-ce la prière que tu veux ? Allonge mes jours pour que j’allonge mes oraisons ; si